Masculinité hégémonique

Quand on parle du genre, au singulier, on l’envisage à la fois comme une construction sociale, comme un processus relationnel et comme un rapport de pouvoir imbriqué dans d’autres rapports de pouvoir. Pour comprendre ce qui suit, il faut notamment bien comprendre cette idée de processus relationnel. Le genre crée de la division et de la binarité : il produit deux groupes, sur le mode de l’opposition, le groupe des « hommes » et celui des « femmes ». La « différence des sexes » est donc toujours aussi une opposition : on apprend les caractéristiques de son genre par opposition à celles de l’autre genre. Mais les recherches sur les masculinités montrent que cette opposition entre « le masculin » et « le féminin » n’est pas qu’une opposition entre hommes et femmes: elle fonctionne aussi au sein de ces deux groupes.

Il faut également garder à l’esprit que le genre est conçu comme un rapport de pouvoir. Cela signifie non seulement qu’on ne peut pas comprendre le genre sans comprendre ce mode de relation / opposition entre « masculin » et « féminin », mais aussi qu’on ne peut pas comprendre comment est produite la subordination des femmes sans comprendre les mécanismes de domination qui profitent aux hommes. Et comme ce rapport de pouvoir qu’est le genre est toujours imbriqué dans d’autres rapports de pouvoir, il faut prendre en compte d’autres dominations, liées à la classe, à la sexualité, à la « race », à l’âge…

Vous l’aurez compris, ceci est un billet théorique. La question des masculinités (le pluriel est important) est une question complexe, mais je pense qu’il est essentiel, parfois, de se donner le temps de la complexité et de la nuance. On verra donc notamment que « masculinité » se distingue de « virilité»; que parler des masculinités permet d’envisager des rapports de pouvoir et de subordination au sein du groupe « hommes »; que l’hégémonie est une autre manière, plus complexe, plus riche, d’envisager la domination. Je m’appuie essentiellement sur les travaux de Raewyn Connell, travaux majeurs dans le champ des masculinity studies. J’essaie aussi de montrer en quoi, loin de l’idéologie masculiniste, ces travaux permettent de penser une action politique féministe et intersectionnelle. Je reviendrai sans doute sur cette question dans un prochain billet.

Masculinité ou virilité?

Pour pouvoir comprendre le concept de masculinité hégémonique, il faut d’abord comprendre ce que signifie « masculinité » dans ce contexte, et comment celle-ci est distinguée de la virilité. Il a été maintes fois souligné qu’une telle distinction n’existe pas en ce qui concerne la féminité. Le Trésor de la Langue Française définit la virilité comme l’« ensemble des qualités (fermeté, courage, force, vigueur, etc.) culturellement attribuées à l’homme adulte »; le mot a également le sens de « ensemble des attributs, des caractères physiques de l’homme adulte », et se rapporte, en particulier, à la « vigueur sexuelle », au « comportement sexuel » de l’homme. On peut noter au passage l’impact des représentations culturelles dans cette définition, en particulier dans l’emploi du mot « vigueur ». On peut aussi remarquer que le terme est rarement employé de manière négative, souvent en lien avec le sexe, et enfin que la virilité est généralement conçue comme quelque chose que l’on possède en plus ou moins grande quantité: on est plus ou moins viril, on « en a » plus ou moins.

La masculinité, elle, est définie comme le « caractère masculin », l’« ensemble des caractères spécifiques ou considérés comme tels de l’homme » (bizarrement, ce dictionnaire n’a pas d’entrée propre pour ce terme). « Virilité » et « masculinité » sont généralement présentés comme synonymes; pourtant, tout ce qui est masculin (identifié comme masculin) n’est pas forcément viril. Comme je le disais plus haut, un homme peut être plus ou moins viril; s’il l’est peu, il est considéré comme « efféminé ». (Une femme peu féminine, elle, est considérée comme « masculine », et non comme « virile ».)

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