Une féministe se marie

Je n’ai pas pour habitude de parler sur ce blog de sujets vraiment personnels, mais je vais faire une exception, et pas seulement parce que le personnel est politique. Je me marie dans quelques jours et j’aimerais vous faire part de mon expérience de féministe planifiant un mariage. Au passage, précisons que le fait que je me confie n’est pas un appel à opinions sur mes choix de vie, et que quand j’évoque le rapport entre le fait d’être féministe et celui de se marier, ce n’est pas pour justifier de tels choix ; ce n’est pas pour défendre mon mariage, ni le mariage en général : c’est pour de faire le point sur ce qui m’arrive, et partager avec vous des remarques, interrogations et inquiétudes qui, j’en suis sûre, auront traversé l’esprit de nombreuses autres personnes.

Je me rends compte que ces précautions introductives illustrent la raison principale pour laquelle j’ai voulu écrire ce billet : l’idée, assez répandue je crois, qu’il y aurait contradiction dans les termes, que féminisme et mariage entreraient en conflit. Je dois dire que c’est un conflit qui continue, malgré moi, à me poser question. J’appartiens à une génération de féministes qui entretient une relation complexe, je pense, avec le mariage. Nous ne sommes plus dans la situation des féministes de la 2ème vague, qui dénonçaient avec raison le mariage comme l’institution hétéropatriarcale par excellence. L’évolution rapide des mentalités, mais aussi le fait que cette institution a cessé d’être le temple de l’hétérosexisme (puisque les couples « de sexe différent » ne sont plus les seuls à pouvoir se marier), ont fait que le statut du mariage a considérablement évolué. Cette évolution est notamment légale: depuis les années 1960, où les femmes mariées acquièrent le droit d’ouvrir un compte en banque sans la permission de leur mari, jusqu’au mariage pour tous, en passant par la reconnaissance du viol conjugal et donc la remise en cause du « devoir conjugal », la définition du mariage a petit à petit changé de visage. Tout n’est pas parfait, bien sûr, et on ne refera pas l’histoire du mariage en quelques décennies. La critique féministe du mariage se conjugue bien souvent à d’autres formes de critiques politiques, qui ont quant à elles certainement moins perdu de leur actualité ; mais pour ce qui est du féminisme, j’en suis pour ma part arrivée à la conclusion que le mariage pouvait aujourd’hui être ce que l’on en fait, et non plus nécessairement un carcan patriarcal qui s’impose à nous.

L’évolution du mariage a d’autres conséquences, expliquées par la sociologue Florence Maillochon dans une intéressante interview accordée à Libération : si les couples choisissent moins souvent le mariage que par le passé, ils en font aujourd’hui un évènement, « une forme de mise en scène de son couple » qui n’existait pas auparavant. Si bien que, pour la sociologue, le fait d’être marié en vient presque à moins compter que celui de se marier : le jour du mariage, qui a toujours tenu le rôle de rite de passage, n’a sans doute jamais eu autant d’importance qu’aujourd’hui. La plupart des futur·es marié·es passent des mois, parfois des années à le préparer, et dépensent pour cela des fortunes. Le contraste est saisissant ne serait-ce qu’avec la génération de mes parents, pour qui il était encore coutume que les parents des marié·es organisent la cérémonie et la fête du mariage. L’idée traditionnello-disneyesque du « plus beau jour de notre vie » est toujours là, mais il me semble qu’elle a elle aussi évolué. Elle était auparavant liée à l’aspiration, censée être partagée par toute jeune fille qui se respecte, de trouver un mari, et à la réalisation de cette aspiration ; c’est d’ailleurs pour cela que le conte de fées s’arrête toujours au mariage, comme s’il sonnait la fin de l’aventure, l’aboutissement de la quête — et ils vécurent heureux, etc. Cette conception n’a sûrement pas tout à fait disparu, mais aujourd’hui, l’idée du « plus beau jour de notre vie » semble d’être déplacée vers le « jour J », le « special day » du mariage, qui doit être le plus beau jour de notre vie, marquer les esprits, impressionner tout le monde, etc.

Série « Fallen Princesses » de la photographe Dina Goldstein (image cliquable)

Personnellement, je considère que vivre « le plus beau jour de ma vie » à 27 ans serait un bien triste augure pour le reste de ladite vie, mais je ne veux en aucun cas juger les gens — généralement des femmes — qui misent tant sur l’organisation de cette journée, d’autant que tout le business du mariage les pousse à le faire. Je savais vaguement que ce business existait, mais quiconque n’en a jamais fait l’expérience de première main ne peut se douter de l’étendue de la chose. C’est franchement assez terrifiant. Tout, absolument tout est marketé, jusqu’au cintre sur lequel vous placerez votre robe pour prendre des photos « le jour J » ou le petit coussin sur lequel poser les alliances. Si si. Et dans ce marketing, un trait constant : dans 99% des cas, il vise la mariée (tout ce tintouin capitaliste reste extrêmement hétéronormatif, hors du mariage homme-femme point de salut). Tout cela délivre un message implicite : encore aujourd’hui, les femmes accordent, ou doivent accorder, une place plus importante au mariage que les hommes. Elles s’y investissent plus, que ce soit en termes d’émotions ou de travail.

Un billet invité écrit par Gaëlle en 2012 résume à peu près tout le mal que je passe d’une partie importante de ce marketing marital, celle qui concerne les « enterrements de vie de jeune fille ». Bien qu’inventé par des féministes, et assez révolutionnaire à l’époque (une jeune fille n’étant pas censée avoir eu une vie avant son mariage), le concept a aujourd’hui été largement récupéré par le patriarcat et le capitalisme à la fois. Qu’on se rassemble entre copines pour faire du saut à l’élastique, de la cuisine ou la tournée des bars, je n’ai évidemment aucun problème avec ça, mais l’idée qu’il faudrait « enterrer » quoi que ce soit n’est pas seulement datée, c’est une énormité sexiste. Comme l’écrasante majorité des couples qui se marient de nos jours, je vis depuis plusieurs années avec mon compagnon ; le mariage ne va rien changer à notre vie quotidienne. Et qu’est-ce que c’est, ma « vie de jeune fille »? Une vie de liberté, en particulier sexuelle, à laquelle je suis censée renoncer pour me marier ? Cela supposerait déjà que la « libération sexuelle » des femmes ait été vraiment conquise… mais c’est là un autre débat.

Dernière question qui me tient à coeur, celle du nom de famille. Il y a plusieurs mois, j’ai posé la question sur Twitter de la transmission du nom à ses enfants, pour tenter de comprendre pourquoi c’était toujours, dans la majorité écrasante des cas, le nom de père (et seulement lui) qui était transmis. Les nombreuses réponses ont notamment mis en lumière que les situations étaient parfois très variées, et que le choix du nom du père pouvait être motivé par des raisons complexes qui n’avaient sans doute, du moins pour certaines d’entre elles, rien à voir avec le patriarcat. Beaucoup des femmes en relation hétéro qui m’ont répondu ont expliqué avoir conservé leur nom dit « de jeune fille » (je préfère pour ma part « nom de naissance ») mais ne pas l’avoir forcément transmis à leurs enfants. Depuis que j’ai commencé à parler de mon mariage autour de moi, on m’a souvent demandé si j’allais prendre le nom de mon compagnon, notamment parce qu’il est étranger. Quand je réponds que non, on me demande généralement pourquoi ; il semble donc qu’en 2016, il faille encore se justifier de ne pas vouloir abdiquer son nom de naissance. Mais j’ai surtout été frappée par les personnes (parfois des amies) de mon âge qui ne m’ont même pas posé la question mais sont parties du principe que j’allais changer de nom. Il n’y a pas de jugement de ma part à ce sujet, c’est simplement un constat, et cela pointe sans doute vers une insuffisance du travail féministe dans ce sens…

 

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« Hommes » tout court ou « hommes cis »? Quelques explications par rapport au post précédent

Au début de mon billet intitulé « Pourquoi les hommes devraient-ils être féministes? », j’avais d’abord écrit: « Une note avant de commencer: j’entends dans cet article « hommes » comme « hommes cisgenres » ». Suite à plusieurs remarques, que je n’ai pas toutes bien accueillies, j’ai changé cela; je voudrais revenir là-dessus pour expliquer mon choix de départ et pourquoi j’ai changé d’avis.

Dans ma tête (mais apparemment pas dans les faits) il était clair que le billet ne concernait que les hommes cis, puisqu’il concernait leur place dans le mouvement féministe et en particulier la question du privilège masculin. J’ai donc mis cette note au début, non pas parce que « hommes » signifie automatiquement pour moi « hommes cis », mais au contraire parce que, si je ne précise pas, je considère que les terme englobe à la fois « cis » et « trans ». J’ai jugé utile de le préciser pour éviter toute confusion à ce sujet, et comme je l’avais annoncé d’emblée, je n’ai pas jugé bon de répéter « cis » à chaque emploi du mot « homme ». En revanche, je n’ai rien précisé quant à l’emploi du mot « femme » dans ce billet, car si je ne précise pas, c’est que j’entends comme d’habitude « femmes cis et trans ». Puisque les hommes trans sont des hommes, et les femmes trans sont des femmes.

Un premier commentaire a mis en avant le fait que cela n’était pas compris ainsi par tout le monde. Une petite explication (qui n’est certes pas une excuse) quant à mon état d’esprit en lisant ce commentaire: j’étais déjà sur la défensive, car je m’attendais à être attaquée par rapport à ce billet, et j’avais déjà dû supprimer des commentaires insultants. Je suis tombée des nues et je n’ai pas compris les arguments avancés, puisque pour moi, ma note initiale signifiait justement que je n’entendais pas par défaut « hommes cis » quand je parlais d' »hommes ».

Deux autres personnes ont ensuite évoqué le sujet, en commentaire ou ailleurs, donc j’ai commencé à y réfléchir de manière un peu moins défensive. Et je dois dire que c’est le commentaire de Lou qui a frappé le plus juste, en faisant une comparaison avec la féminisation. Du coup j’ai modifié mon billet, je présente mes excuses aux personnes qui ont pu se sentir mal à l’aise ou insultées par mon choix initial, et je voudrais faire quelques réflexions militantes de plus.

    – Sur le fait que ce soit le commentaire de Lou qui m’ait fait changer d’avis, d’abord. Le parallèle avec la féminisation, c’est-à-dire une pratique non seulement que je défends mais qui me concerne directement, est ce qui m’a fait changer d’avis. J’aurais aimé pouvoir dire le contraire, mais il a fallu que je puisse faire un parallèle avec ma propre situation pour comprendre pourquoi cela pouvait poser problème. A mon avis, il faut toujours essayer, quand on essaie de persuader quelqu’un, de faire des comparaisons qui puissent lui parler plus directement; ces comparaisons peuvent parfois être imparfaites, maladroites, mais elles sont souvent efficaces.

    – Je crois que le malentendu naît en partie du fait que j’ai l’habitude de la lecture des articles universitaires, dans lesquels il est non seulement admis mais même conseillé de préciser en note ou d’emblée le sens qu’on va donner à tel ou tel mot central. C’est ce que j’ai fait, et j’ai pensé que ce serait acceptable pour tout le monde, mais visiblement j’avais tort.

    – Dernière chose, et ça me coûte de le dire. Je ne peux que m’interroger sur le fait que la première personne qui a soulevé la question est un homme trans, et me l’a clairement dit. Cela ne signifie pas que cette personne avait forcément raison, mais au moins que j’aurais dû prendre ce paramètre en compte plus que je ne l’ai fait. Les autres personnes qui ont soulevé le problème ne sont, à ma connaissance du moins, pas trans. Le fait que les remarques s’additionnent a compté pour beaucoup, mais je me demande si le fait que des personnes cis aient aussi été dérangées par ma formulation a compté pour moi, parce qu’elles étaient cis. Encore une fois, ça me coûte de le dire, mais c’est une question qu’il faut que je me pose.

Il est plus que cliché de dire qu’on n’apprend que de ses erreurs, et ce n’est pas vraiment mon propos. En revanche, je suis convaincue que c’est dans ce qui coince, ce qui cloche, ce qui pose problème que se trouve souvent tout l’enjeu d’une réflexion. C’est pour ça qu’il faut s’y confronter au lieu de tourner le dos et de partir en courant. Ca vaut évidemment, et peut-être d’autant plus, dans la réflexion militante, qui a tendance à reposer sur des certitudes et des acquis, au risque d’oublier la complexité et le doute. Je continuerai à faire des erreurs, et je compte sur vous pour continuer à me les signaler. Je ne serai pas toujours d’accord, et parfois j’aurai peut-être raison de ne pas être d’accord, mais au moins je serai sûre que je ne suis pas en train de monologuer.