L’Eglise catholique et la « blessure insurmontable » de l’avortement

En visitant une église, j’ai remarqué un stand présentant une collection de documents intitulés « Les fiches Croire ». Elles sont censées apporter des réponses aux questions que se posent les croyants, en lien avec leur foi. On y trouve des fiches intitulées « Et si je devenais chrétien? », « Comment prier? » ou encore « Vivre sa sexualité »; celle qui a attiré mon attention s’intitule « Avortement: une blessure insurmontable? ».

Je connais bien sûr la position de l’Eglise catholique à propos de l’avortement et mon propos n’est pas de dénoncer cette position, même si je milite pour le droit à l’IVG. J’entends surtout mettre en évidence les ressorts du discours catholique anti-IVG.

Souffrance et culpabilité

Le titre de la brochure donne le ton. Il se présente sous la forme d’une question rhétorique: par le choix du vocabulaire, par sa formulation, la question « Avortement: une blessure insurmontable? » induit automatiquement la réponse « oui ». Il s’agit d’une brochure destinée à répondre aux questions que se posent les croyants; à propos de l’avortement, ceux-ci ne sont pas censés se demander, par exemple, s’il a des conséquences psychologiques pour la mère (un visage de femme illustre la couverture). La seule question admise présuppose l’existence et la réalité d’une « blessure ». Admettons ce présupposé; la question n’est pas non plus « peut-on surmonter la souffrance liée à l’avortement? ». Au lieu de cela, la formulation du titre pose une équivalence entre « avortement » et « blessure insurmontable ». Cette blessure n’est pas une conséquence possible de l’avortement: elle est l’avortement.

L’ensemble de la brochure est placée sous le signe de deux termes clés: « souffrance » et « culpabilité ». L’IVG est liée aux termes « blessure », « souffrance », « amertume », « douleur », « drame », « angoisses », « maux ». C’est aussi « un acte grave » (citation d’une encyclique de Jean-Paul II à l’appui: « un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent »), une « faute » engendrant « remords » et « culpabilité ».

Le texte opère une transition assez subtile de la « souffrance » à la « culpabilité », puis au « pardon ». A la fin de la section « Avorter, ça fait mal » [sic], on peut ainsi lire:

L’Eglise catholique condamne l’avortement parce que c’est une atteinte à la vie, mais reconnaît aussi la douleur des femmes qui ont choisi, souvent à contrecoeur, d’avorter. A celles-ci, et parce que Jésus avait un regard plein de compassion pour les errances humaines, elle propose un chemin de guérison intérieure.

En tournant la page, on tombe sur ce titre: « Sortir de la culpabilité et oser regarder » (quoi?). La culpabilité, comme la souffrance, est donc inhérente à la décision de l’IVG. Elle ne peut pas ne pas l’être. Il faut surtout découvrir ce qui se cache derrière cette culpabilité:

(…) il faut faire un travail sur soi pour éclairer ce qui se cache sous cette grossesse et la décision d’IVG. Ce sont souvent des mécanismes inconscients, mus par des blessures anciennes. (…) [Il faut] se pardonner à soi-même (…). Pardonner à la mère ou au père qui a blessé dans l’enfance, au conjoint ou au compagnon qui a peut-être poussé à l’IVG.

Insister sur la souffrance psychologique éprouvée par les femmes

Il semble que le message anti-avortement de l’Eglise catholique se soit focalisé, au-delà du thème de la faute, sur la souffrance psychologique ressentie par les femmes à l’occasion d’un avortement. On peut se demander pourquoi, et constater, du moins, que cette orientation est récente. La condamnation de l’avortement par l’Eglise ne date bien sûr pas d’hier, mais pendant des siècles, elle s’est appuyée exclusivement sur le fait que l’avortement est un péché. Il semble que cela ne soit plus suffisant. En effet, si la brochure insiste sur la « gravité » de cet acte, elle mêle aussi sans cesse la faute à la souffrance psychologique censée être ressentie par les femmes. Le texte cite par exemple Jean-Paul II (Evangile de la Vie §99):

Je voudrais adresser une pensée spéciale à vous femmes qui avez eu recours à l’avortement. L’Eglise sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre décision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette décision a été douloureuse et même dramatique. Il est probable que la blessure de votre âme n’est pas encore refermée. (…) Mais ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l’espérance. (…) Si vous ne l’avez pas encore fait ouvrez-vous avec humilité et confiance au repentir (…).

Insister sur la culpabilité nécessairement liée à l’avortement et sur les souffrances psychologiques qu’il suscite apparaît presque comme un moyen de mettre en valeur la gravité de l’acte lui-même, qui pourrait pourtant, dans le système de pensée de l’Eglise, suffire à le condamner (« meurtre délibéré d’un être humain innocent »). Pourquoi donc cette insistance? L’intérêt argumentatif est évident: un acte qui occasionne autant de souffrance ne peut que constituer un péché, le paradoxe étant que la personne qui pèche est aussi celle qui souffre.

Pour évoquer les conséquences psychologiques d’un avortement, le(s) auteur(s) du livret évoquent, entre guillemets là aussi, le « stress post-avortement », qui selon eux « peut se traduire par toutes sortes d’angoisses, la perte du goût de vivre mais aussi par des maux physiques (perte du sommeil, maux de ventre, dépression…) ». L’utilisation de cette expression, qui remonte au début des années 1980, est caractéristique de la littérature anti-IVG. Elle est aussi fortement contestée dans le monde médical, puisqu’aucune étude ne démontre qu’un tel « stress » existe.

La question de la parole des femmes

Le livret est introduit de la manière suivante:

Le « médiatiquement correct » insinue dans les esprits que l’avortement est un acte « banal ». La réalité du vécu des quelques 250 000 femmes – parmi lesquelles un nombre croissant de jeunes – qui ont recours à l’IVG chaque année est tout autre! Dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance, avant et parfois bien après.

L’expression « médiatiquement correct » est agrémentée de guillemets, peut-être pour souligner le fait qu’il s’agit une expression récente, calquée sur l’expression plus connue « politiquement correct ». Elle vise généralement à dénoncer un discours médiatique perçu comme uniformisé, trop policé, voire censuré. Elle va souvent de pair avec la revendication d’une liberté de parole et de ton absente du discours médiatique standard.

Que signifie-t-elle ici? Qu’il existerait une doxa médiatique, un discours uniforme et omniprésent selon lequel « l’avortement est un acte banal » et qui nierait donc la souffrance ressentie par les femmes. Discours pernicieux, qui « [s’]insinue dans les esprits ». Cette assertion, apparemment, se suffit à elle-même, elle se présente comme une évidence.

L’objectif est d’opposer un discours soi-disant dominant et « la réalité du vécu » des femmes. Et cette brochure l’affirme: cette réalité « est tout autre », puisque « dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance ». Là aussi, nul besoin de justifier une assertion qui se veut irréfutable. L’introduction du vocabulaire de la « blessure » place le discours hors du champ de l’argumentation factuelle, du côté de l’expérience intime, personnelle, incommunicable, de la douleur. De quel droit nier cette souffrance?

Ce qui me pose le plus problème, ici, c’est l’utilisation faite de la parole des femmes. La brochure finit sur une section intitulée « Paroles »… mais il s’agit de citations de Jean-Paul II. Elle décrète que « l’immense majorité » d’entre elles vivent l’IVG comme une souffrance et cette seule assertion suffit à suggérer la réalité de cette souffrance. Mais elle ne s’appuie pas sur des données statistiques ou scientifiques; en fait, on ne sait pas sur quoi elle s’appuie. La section qui s’intitule « Avorter, ça fait mal » évoque les cas de Cristelle, 30 ans, qui traverse une période difficile (chômage, insomnie, dépression) et a oublié sa pilule, et de Valérie, « heureuse d’attendre un enfant », que son compagnon force à faire un choix entre son couple et sa grossesse et qui constate, après avoir avorté: « j’ai perdu les deux ». Ces « témoignages », qui ressemblent un peu trop parfaitement à des cas-types, sont suivis de cette phrase: « Nombreuses sont les femmes qui, après un avortement, et sans se l’avouer clairement, se sentent mal, très mal ». « L’immense majorité des cas », de « nombreuses » femmes… Le flou, toujours, mais aussi le poids d’un quasi-argument d’autorité. L’Eglise se ferait donc la porte-parole de la souffrance des femmes.

Il s’agit pour moi d’une confiscation en règle de la parole des femmes. Que l’Eglise le veuille ou non, tout le monde ne vit pas une IVG de la même façon. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, le discours médiatique dominant ne banalise pas l’IVG; au contraire, l’insistance sur ses conséquences psychologiques est récurrente. Cette insistance se retrouve même dans le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale, en ouverture des débats concernant la légalisation de l’avortement:

L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes: c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame.

Le blog IVG, je vais bien, merci! se donne pour objectif de libérer la parole sur l’avortement et de donner une voix à celles qui ont avorté et se portent bien, pour donner un autre choix aux femmes que la culpabilité obligatoire et « faire com­prendre que ces dis­cours dra­ma­ti­sant l’avortement peuvent jouer comme des pro­phé­ties auto-réalisatrices : lorsqu’on croit que l’avortement ne peut être vécu autre­ment que comme un drame, com­ment bien le vivre ? »

Il ne s’agit pas de nier la souffrance qui peut être ressentie à l’occasion d’un IVG, et mon propos n’est pas d’opposer une parole à une autre: aucune n’est plus légitime que l’autre. En revanche, il est important de faire coexister ces paroles et surtout, de montrer les mécanismes qui conduisent aujourd’hui encore à la culpabilisation des femmes lorsqu’elles prennent une décision concernant leur propre corps, une décision permise par la loi. La souffrance est une conséquence possible d’une IVG, elle n’est pas obligatoire et ne doit pas être imposée comme la réaction normale à cette décision.

AC Husson

Publicités

Le féminisme seins nus

Tiens, je me demande si le nombre de visites va augmenter, cette semaine. Peut-être que les photos qui vont suivre y contribueront. Je vous assure, ceci n’est PAS une stratégie marketing.

J’ai été très frappée cette semaine par une évènement sur la toile dont plusieurs médias se sont fait l’écho, Rue89 notamment, dans un article intitulé « Une féministe égyptienne s’affiche nue pour la liberté ». On y apprend ceci:

Aliaa Elmahdy, une jeune Egyptienne, a publié sur un blog une photo d’elle-même nue, suscitant un vaste débat dans la société. Elle a voulu ainsi briser un tabou et affirmer sa liberté de femme.

Les réactions n’ont évidemment pas tardé, allant, en Egypte, de l’admiration à l’indignation. Le hashtag #NudePhotoRevolutionary s’est répandu comme une traînée de poudre sur Twitter. Je suis très impressionnée par le fait que cette jeune femme (elle a l’air si jeune sur cette photo…) revendique pleinement son acte, jusqu’à révéler son identité. Elle est apparemment aussi à l’origine d’un mouvement sur Facebook appelant des hommes à se prendre en photo en hijab.

Je dois dire que ma première réaction très enthousiaste. Il n’y a guère qu’une chose qui me dérange avec cette photo, c’est que la femme qui pose ainsi ait presque l’air d’une adolescente (je ne sais pas quel âge elle a en réalité). Pourtant, je ne trouve pas, généralement, que les seins nus et le féminisme font bon ménage. Ainsi, l’action de quatre féministes ukrainiennes à Zurich contre le système prostituteur (je ne sais pas ce qu’elles faisaient à Zurich) m’a choquée, pour plusieurs raisons. D’abord, je trouve que le côté happening l’emporte sur l’objet de leurs revendications. De façon symptomatique, les articles relatant l’évènement mentionnent tous en titre le fait qu’elles avaient les seins à l’air, et pas du tout ce qu’elles avaient à dire. Le message n’est effectivement pas très audible. (Des articles , , et puis , ou encore .) Tous ces articles, sauf un (celui du Figaro), incluent évidemment une photo. Voilà à quoi ces féministes (certes courageuses, je ne leur retire pas ça) ressemblent:

Et c’est là mon deuxième problème. On ne peut pas vraiment dire qu’il s’agisse de physiques lambda. Ce sont plutôt des bombasses, quoi. Alors j’aimerais bien savoir qui elles estiment représenter en s’exposant ainsi. Sans compter qu’elles ne sont pas seulement seins nus, elles portent aussi de la lingerie sexy.

Une des militantes a expliqué que leur but était de « choquer les gens pour leur montrer la réalité ». Mais la réalité de quoi? Que retiendra-t-on, au finale? Elles ont atteint leur objectif, dans le sens où on parle d’elles; mais de leur combat, on ne dit pas grand-chose. Je ne suis pas contre les happenings spectaculaires, j’aime beaucoup le mode d’action de La Barbe, par exemple. Mais ce type d’actions risque selon moi de desservir le féminisme, et en tout cas ne risque pas de faire avancer la cause (légitime) de l’abolition du système prostituteur.

Il est également intéressant de mettre en parallèle la photographie d’Aliaa Elmahdy, la jeune égyptienne dont je parlais plus haut, et celle de l’actrice Sila Sahin, parue il y a plusieurs mois en couverture de la version allemande de Playboy. Le scandale est né du fait que Sila Sahin est musulmane.
Au blogueur Mouloud Akkouche, qui parlait à ce propos d’« islamo-féminisme », la journaliste Isabelle Germain, fondatrice des Nouvelles News, répondait:

« Islamo-féminisme », c’est le terme employé par un romancier, Mouloud Akkouche, dans Rue89, pour qualifier Sila Sahin […]. Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ? A-t-elle exigé l’égalité salariale ? La parité à toutes les élections ? Le partage égal des travaux domestiques ? Une politique énergique de lutte contre les violences faites aux femmes ? Imposé la conciliation entre droits des femmes et religion tout en portant le voile ? Réclamé que les femmes ne soient plus cachées derrière des grilles au fond des mosquées ?
Rien de tout cela. Sila Sahin a posé nue sur la couverture de Playboy.

Mouloud Akkouche ajoute heureusement à la fin de son article qu' »entre la burqa et poser pour Playboy, il y a un juste milieu pour toutes les femmes » (nous voilà rassurées). Non, il ne s’agit sûrement pas de féminisme de la part de Sila Sahin: la revendication de la liberté sexuelle n’est pas soluble dans l’exploitation commerciale de l’image de la femme-objet. Quand on met les deux photos côte à côte, celle d’Aliaa Elmahdy et celle de Sila Sahin, la première en paraît encore plus désarmante et touchante. Elle en ressort grandie, et on peut mesurer ainsi toute la portée de l’acte de la jeune égyptienne: affirmer sa liberté en affichant son corps, ce corps que les discours religieux qualifient de honteux et appellent à cacher; s’afficher pour se faire l’écho, comme elle l’écrit,  » des cris contre une société de violence, de racisme, de sexisme, de harcèlement sexuel et d’hypocrisie ».

La Croix et le genre

La Croix a publié le 24 octobre une tribune de Yann Raison du Cleuziou (maître de conférences en sciences politiques à Bordeaux IV et Sciences-Po) intitulée « Catholiques, n’ayez pas peur du genre! ».

Je ne m’étendrai pas sur les raisons de l’animosité de « certains catholiques », comme le dit l’auteur de cette tribune, envers les études de genre. Je n’ai pas forcément le recul ni les outils nécessaires pour analyser ces raisons; de plus, il y a quelqu’un qui le fait très bien. Il s’agit d’un jeune chercheur en histoire contemporaine, qui tient le blog « Penser le genre catholique », consacré aux questions concernant le genre « en contexte chrétien et plus spécifiquement catholique ». Je vous conseille notamment les sept (!) articles qu’il a consacrés à la querelle autour des nouveaux manuels de biologie de 1ère, qui présentent à la fois un résumé précis des faits et une analyse très pertinente et documentée.

La tribune parue dans La Croix a non seulement le mérite d’exister (une telle défense n’est pas exactement monnaie courante dans les milieux catholiques), mais aussi celui de tenter une mise au point sur le concept de genre. Son auteur exprime en effet sa « stupéfaction » devant les « confusions » qu’expriment les positions de ces fameux « certains catholiques » sur ce concept qui, comme il le rappelle, appartient au champ des sciences sociales. Sur son blog, Anthony Favier le présente ainsi:

On peut parler du genre de deux manières :
– comme un concept de sciences sociales cherchant à montrer les constructions sociales du féminin et du masculin ainsi que les attendus différenciés et hiérarchiques qu’entraînent le fait naître dans un sexe ou dans un autre,
– comme un champ de recherches qui s’est organisé de manière particulière aux Etats-Unis sous le nom de « gender studies ». Pour être juste, les gender studies c’est le nom que l’on donne à des unités de recherches ou laboratoires qui produisent des études autour de la construction sociale du féminin et du masculin.

Favier montre ensuite le décalage entre le sens précis de ce concept dans le domaine de la recherche universitaire et l’utilisation qui peut en être faite par « certains catholiques », puisqu’ils en parlent comme d’un « mot d’ordre philosophique qui soutiendrait qu’il faut occulter la nature dans l’identité humaine » et d’une « arme politique servant la subversion et faisant le jeu des « féministes » et des « homosexuels » ». Je vous renvoie à ce propos à mon article d’il y a trois semaines (« Le genre, une idéologie? »).

Pour en revenir à la tribune parue dans La Croix, elle me gêne essentiellement pour une raison: elle me paraît offrir une explication au rabais de ce qu’est le genre. L’auteur cite une définition sans en donner la référence, et cette définition est loin d’être satisfaisante:

Entendu comme « la signification culturelle que prend le sexe corporel », le « genre » est un concept forgé par les études féministes dans les années soixante pour comprendre la répartition des rôles entre homme et femmes dans la société: souvent faite au nom de la nature, elle relève tout autant de la culture d’une société à un moment donné de son histoire. Ce concept s’est révélé très fécond pour comprendre les multiples manières dont les sociétés ont interprété la différence sexuelle.

Quelques précisions d’abord: il me semble, mais des spécialistes me contrediront peut-être, que cette acception du terme gender en anglais est antérieure aux années soixante, largement fantasmées comme celles de l' »émergence » et de la montée en puissance du féminisme. L’Oxford English Dictionary cite ainsi une occurrence de ce concept dans un texte datant de 1945. Je signalerai aussi que si, effectivement, le terme gender a d’abord un sens grammatical en anglais, c’est aussi le cas en français pour genre.

La définition (sans auteur) citée dans ce passage me pose problème car elle minore largement la portée du concept de genre, comme le confirme d’ailleurs le reste de l’article. Cette définition entérine en effet une bipartition « hommes / femmes » qui serait en quelque sorte l’avatar culturel de la soi-disant bipartition « naturelle ». Or le genre ne se réduit pas à une « signification culturelle » du « sexe corporel ». Ce concept désigne des phénomènes sociaux historiques, politiques, économiques et psychologiques qui font de l’identité « femme » et de l’identité « homme » des ensembles complexes, des constructions. Elle désigne l’ensemble des significations (et non pas une seule) attachées à ces deux catégories et qui font qu’être une femme, ou être un homme, ne se réduit pas à une conformité avec une nature soi-disant féminine ou masculine.

Il s’agit effectivement d’une catégorie féconde « pour comprendre les multiples manières dont les sociétés ont interprété la différence sexuelle »; mais parler de « différence sexuelle », sans interroger cette notion, pose problème en soi. Les études de genre ont justement permis de montrer le caractère construit et réducteur de cette différence. L’auteur de la tribune répond à une critique très souvent soulevée contre le concept de genre; non, il ne vise pas à nier la « différence sexuelle »:

Aucune négation de la différence sexuelle en cela, seulement un constat: il existe deux sexes, bien identifiables physiquement, mais ensuite les cultures vont développer des discours sur ces sexes, c’est-à-dire des interprétations, des définitions des qualités des hommes et des femmes et des rôles qu’ils doivent occuper dans la société.

Voilà ce qui me gêne: M. Raison du Cleuziou prend dans les théories du genre ce qui l’arrange, ce qui lui paraît pouvoir être accepté en contexte catholique. Mais utiliser ainsi cette catégorie des sciences sociales, c’est nier son but premier: donner des clés pour comprendre la complexité et la diversité de l’humain et des identités, et interroger les catégories, les cases, et leur contenu traditionnel. L’article évoque certes l’existence des « transsexuels » (qu’il vaudrait mieux appeler « transgenres »), qui « peut surprendre », puisqu’ils sont l’illustration de la séparation possible entre ce qu’on peut appeler « sexe » et « genre »; « dresser ce constat », nous dit-on encore, « n’a rien de subversif, sauf à avoir peur du réel ». Mais cette reconnaissance (ô combien téméraire!) est aussitôt contredite par la suite de l’article, où l’on s’empresse d’admettre que

bien sûr, certains lobbys mobilisent le concept de genre pour dénoncer les modalités d’inculcation des identités sexuelles et tenter de les façonner.

L’auteur donne l’exemple de ces écoles scandinaves qui « tendent à niveler » l’éducation des filles et des garçons. Scandale! Remettre en cause la construction des identités de genre, mettre au jour les stéréotypes qui les fondent, ce serait tenter de façonner de nouvelles identités sexuelles, c’est-à-dire se substituer à Dieu. Pourquoi un tel émoi face à une éducation traitant de manière identique les filles et les garçons? On devine derrière cela, malgré les protestations de l’auteur de la tribune, la perpétuation non seulement d’une dichotomie, mais d’une inégalité qui serait fondée en nature. Cette éducation anti-sexiste constituerait « un usage idéologique (tiens tiens) des études du genre », à la « philosophie bien discutable, à la fois volontariste et individualiste, sans doute inspirée par la pensée Queer de Judith Butler ».

J’aimerais savoir comment M. Raison du Cleuziou en est venu à établir une telle frontière entre les études de genre acceptables et les autres. Pour rappel, l’adjectif queer désigne notamment une personne homosexuelle. La théorie Queer relève du champ sociologique et se fonde sur le concept de genre pour critiquer notamment l’idée d’une programmation génétique des identités et des orientations sexuelles et la norme de l’hétérosexualité perçue comme naturelle et innée (oui, je paraphrase Wikipédia). Il ne s’agit pas de la « théorie de Judith Butler », mais d’un courant des Gender studies nourri notamment des idées… de Michel Foucault et Jacques Derrida, deux intellectuels français qu’on ne saurait accuser d’être de vilaines féministes américaines.

La fin de l’article vise à montrer que le genre est bien catho-compatible: la preuve, St Thomas disait tout pareil (que Judith Butler?). Surtout, l’auteur évite soigneusement le problème de l’attitude de Rome à l’égard du genre, résumée ainsi sur Penser le genre catholique:

On peut faire l’hypothèse que depuis les années quatre-vingt s’impose dans le milieu catholique romain le sentiment répandu qu’il existe un complot idéologique cherchant à s’opposer à la famille traditionnelle et dont « l’idéologie du genre » serait le principal acteur.

La page du blog consacrée à la mobilisation de l’Eglise catholique contre le genre rappelle que dès 1995, la papauté condamnait « les interprétations douteuses fondées sur des vues répandues dans le monde selon lesquelles l’identité sexuelle peut être adaptée indéfiniment à des fins nouvelles et différentes ». Le fait est que la parole catholique dominante est une parole de protestation, voire de condamnation, qui se fonde sur des définitions hasardeuses, voire grossièrement fausses de ce que sont les études de genre. Cette tribune, en essayant d' »acclimater » le genre en contexte catholique, fait certes entendre une voix discordante, mais perpétue aussi en partie un discours de peur et de rejet, malgré l’exclamation du titre.