Parler du viol (3): la parole des victimes

Après avoir parlé de la critique féministe du droit et des enjeux de pouvoir qui sous-tendent les discours sur le viol, j’aimerais évoquer la parole des victimes.

En posant d’abord une question: pourquoi considère-t-on cette parole comme suspecte? Pourquoi la met-on en doute? Et pourquoi est-on aussi réticent à admettre que la culture du viol existe?

Difficile d’apporter une réponse simple à ces questions. J’ai essayé de montrer jusqu’ici qu’il ne fallait pas envisager ces violences comme un ensemble de faits isolés mais comme le résultat d’un système: le patriarcat. Mettre en doute la parole des victimes est une manière parmi d’autres d’éviter de remettre ce système en question.

Encore faut-il écouter les victimes. Mais c’est loin d’être toujours le cas. Alors cette semaine je voudrais juste laisser la parole à des victimes de viol. Et aux personnes, féministes comprises, qui s’étonnent que les victimes ne parlent pas mais considèrent qu’elles ne doivent pas « se dire publiquement » victimes de viol, sous peine de « s’exposer à nouveau », j’ai envie de hurler: MAIS ECOUTEZ-LES!

Le Manifeste des 313: 313 femmes signent un manifeste paru dans le Nouvel Observateur, déclarant qu’elles ont été violées, parce qu’elles refusent d’être enfermées dans le silence et la honte. Comme si la honte devrait être de leur côté… Le 24 novembre, ce manifeste avait été signé par près de 700 femmes.

– L’une des signataires explique quel pas cela représente pour elle:

    (…) il faut aller au bout : arriver, son journal sous le bras et gifler avec un « Il faut qu’on parle ».

    Un geste simple, écrire son nom, crier, se libérer et peut-être, participer à en libérer d’autres. Ceux qui entretiennent le tabou, juste parce que la femme violée elle est déchirée, elle est excusable, elle est intouchable. Enfermée dans l’aquarium du crime, je fais pleurer ceux qui m’aiment et qui voulaient me protéger. Je fais souffrir ceux qui me touchent et que je ne peux pas laisser.

– Une autre manière d’emprisonner la parole des femmes violées, c’est de les cantonner au rôle de la victime brisée, de la « victime digne« . Une victime digne ne parle pas trop de son viol: ça ne se fait pas. Et puis d’ailleurs si elle peut en parler c’est qu’elle n’est pas si traumatisée que ça. Et si elle n’est pas traumatisée, peut-elle vraiment être une victime de viol ? Comme l’écrit Marquise:

    « J’ai été violée, j’ai une sexualité et j’aime mon corps. J’ai été violée et j’en parle. J’ai été violée et je me révolte pour les autres, pour moi. J’ai été violée mais je refuse d’être une victime. » Dites-le, exprimez-le si vous le souhaitez et ne soyez pas une Victime Digne. C’est ce que la rape culture voudrait, ainsi que la patriarcat et la société : que surtout vous ne rappeliez pas votre existence mais qu’en plus vous ne rebondissiez pas sur la violence qu’on vous a fait subir.

– France Télévisions a mis en place une plateforme intitulée « Viol, les voix du silence », sur laquelle des victimes de viol peuvent témoigner. On trouve aussi sur ce site un documentaire interactif en 5 parties, de « l’agression » à « la vie après ».

Project Unbreakable: « unbreakable » signifie « impossible à briser ». Il s’agit d’un projet lancé en octobre 2011 par une photographe. Elle photographie des survivant.e.s d’agressions sexuelles et de viol tenant un panneau sur lequel on peut lire des propos tenus par leur agresseur. La démarche est la même que pour les personnes que j’ai citées plus haut: en brisant le silence, ces personnes défient leur agresseur, elles montrent qu’elles sont vivantes et que le viol concerne tout le monde. Parce que vous connaissez forcément au moins une personne à qui c’est arrivé.

Silence. Il m’avait déjà retiré mes vêtements.
Silence. Même après que j’ai dit non.
Silence. Quand j’ai essayé de le repousser.
Silence. Quand il a fini et est parti.
Mais je ne suis pas silencieuse.

AC Husson