Parlons de genre

Cet article a d’abord été publié sur le site du laboratoire auquel j’appartiens, GenERe (Genre: Epistémologie & Recherches). En ce week-end de nouvelles manifestations contre l’égalité des droits et contre la « théorie du genre », je le reblogue ici et vous invite à le partager largement pour faire taire les rumeurs.

Je vous invite aussi à consulter http://labogenere.fr/ pour des informations et des ressources sur les études de genre.

Il en a déjà été question sur ce site : depuis 2011, la controverse sur le genre prend de l’ampleur. Elle est née dans des milieux catholiques, s’alarmant de l’introduction du concept (« genre ») dans des manuels de SVT (voir à ce sujet le dossier « La querelle des manuels scolaires » sur le blog d’Anthony Favier, Comprendre le genre catholique). Elle a trouvé un nouveau souffle avec le mouvement « Manif Pour Tous » qui, comme de nombreux/euses opposant·e·s à l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe, voit dans ce projet la marque d’une « théorie du genre » à l’oeuvre dans les politiques publiques.

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Les anorexiques, des « clones sans cervelle »?

Oui, je sais, ça faisait longtemps. J’ai dû faire une pause. Je reprendrai peut-être plus tard la série sur les arguments anti-féministes (si vous voulez la continuer, vous pouvez toujours m’envoyer des propositions de billets…).

J’ai eu envie de recommencer à publier ici à cause d’une citation de J.K. Rowling que j’ai lue sur la page Facebook « A Mighty Girl » (« the world’s largest collection of books, toys, and movies for parents, teachers, and others dedicated to raising smart, confident, and courageous girls »).

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Genre et Jeu vidéo (3) : Des muscles et des couilles

Suite de la série de Mar_Lard sur les jeux vidéo, qui aborde cette fois la question des représentations de la masculinité.

Au cas où les lecteurs et lectrices régulier.es de ce blog se poseraient des questions, je [la tôlière] suis en période de concours mais je reviens bientôt, et j’ai bien l’intention de me rattraper! Pardon pour les éventuels commentaires laissés en souffrance, j’y réponds dès que je peux.

On l’a vu dans les deux articles précédents, la féminité telle qu’elle apparaît dans les jeux vidéos est particulièrement codifiée et exacerbée; encore aujourd’hui les créateurs ont du mal à se défaire des poncifs de la bimbo et de la demoiselle en détresse(1). Cependant les archétypes de genre n’affectent pas seulement les représentations féminines ; un rapide tour d’horizon des personnages masculins permet également de dégager des motifs récurrents et pas moins impressionnants dans leurs stéréotypes. Le jeu vidéo est ainsi l’un des médias les plus appliqués à maintenir une représentation dichotomique du genre : un masculin et un féminin bien distincts, aux attributs clairement définis, opposés et exacerbés à l’extrême.

Vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons parler de la masculinité dans les jeux vidéos.

On a du pain sur la planche.(2)

Précisons tout d’abord que nous allons nous intéresser ici principalement aux jeux destinés à un public occidental : les jeux adressés spécifiquement au marché japonais/coréen reflètent une esthétique de la masculinité très différente, suffisamment particulière pour mériter un article à part(3).

Dans le schéma occidental, masculinité = virilité, la virilité étant ici réduite à son expression la plus stéréotypée :

La puissance…

Skyrim

La violence, l’agressivité…

God of War

Les muscles saillants, la force physique…

Brütal Legend

Le stoïcisme, l’impassibilité présentée comme force mentale…

Dante’s Inferno : Le héros établit la taille de ses couilles en cousant une croix chrétienne à même sa chair à vif

L’attitude rebelle et aventurière, soulignée par un teint basané et une barbe mal rasée…

Uncharted

Et bien sûr la possession de nombreuses, belles femelles.

Duke Nukem Forever

Notez comme la plupart des exemples ci-dessus réunissent plusieurs sinon tous ces traits ; de nombreux jeux n’hésitent pas à les accentuer au maximum pour donner naissance à des caricatures hyper-virilisées frôlant le grotesque.(4)

Contra 4

Darksiders

Gears of War

Les éditeurs japonais proposent légèrement plus de variété, notamment grâce à Nintendo qui mise sur une image plus enfantine, familiale et amicale(5) :

Mario

The Legend of Zelda

Kid Icarus

Mais en règle générale, ils se conforment à l’idéal occidental lorsqu’il s’agit de titres « matures » destinés à l’international :

Metal Gear Solid

Castlevania : Lords of Shadow

Asura’s Wrath

Voici d’ailleurs comment la fameuse série Street Fighter représente un personnage de soldat américain :

Le jeu vidéo emprunte également beaucoup aux comics, univers voisin en matière de virilité hypertrophiée :

Même dans les jeux vous permettant de customiser votre avatar, il est souvent difficile de créer un personnage qui déroge à cette règle. Dans World of Warcraft par exemple, mâles = tas de muscles ; c’est d’ailleurs ce qui les distingue des femelles.(6)

Plus qu’une tradition, l’ultra-virilité est un argument de vente, soigneusement mis en avant à travers la jaquette du jeu et tout le marketing qui l’entoure :

Les FPS (jeux de tir à la première personne, le genre le plus populaire aujourd’hui) sont particulièrement coutumiers du fait. Observez ces saisissants collages de jaquettes :

Et cette tendance ne va pas en s’amenuisant, bien au contraire ; certains personnages font ainsi l’objet de véritables liftings entre deux opus d’une série pour rester dans la course à l’hyper-virilité(7). Observez l’évolution de Chris Redfield : à gauche tel qu’il apparaît dans Resident Evil : Code Veronica (2000), et à droite dans Resident Evil 5 (2009).

Tour de bras, teint basané, armement, bosse dans le pantalon…

Plus frappant encore, la métamorphose du Prince de Perse entre Sands of Times (2003) et Warrior Within (2004) :

Il aura suffi d’un an pour transformer le jeune prince aux traits fins, plutôt sensible et timide avec la gent féminine, en une machine de guerre furieuse qui emploie ses premières lignes de dialogue à traiter une femme de salope (7:10). Les fans n’étaient pas ravi(e)s.

De manière générale la gamme d’émotions du Héros Viril Typique est assez restreinte. Motivé par la rage et la vengeance – souvent pour la mort violente d’un personnage féminin(8) (God of War, Castlevania : Lords of Shadow, Dante’s Inferno…), le patriotisme, l’honneur et le sens du devoir (Call of Duty (littéralement), Halo, Prince of Persia, Metal Gear Solid…), le simple goût de la compétition (Madworld, Uncharted, F-Zero…) voire les trois à la fois (Darksiders, Gears of War…), il ne ressent souvent pas la joie, sinon dans le massacre cruel et sanglant de ses ennemis. L’excellent webcomic aptement nommé « Manly Guys Doing Manly Things – The Punchline is Machismo » s’amuse de ces clichés : l’auteur nous dépeint ici une « joyeuse réunion » entre Kratos de God of War, War de Darksiders et Sten de Dragon Age.

« Ah ! Sten, mon ami ! Je suis heureux de te voir en si bonne forme ! » « Kratos ! Quelle heureux hasard que cette rencontre ! » « Et regarde ! Le Cavalier est là aussi! » « Mes amis ! Quelle journée fantastique ! » « Vraiment ! Les mots ne peuvent exprimer mon bonheur ! » « Mon coeur déborde de joie ! »

Cela va sans dire, mais ce Héros Viril Typique est évidemment hétérosexuel. Toujours. D’ailleurs les concepteurs de jeux prennent grand soin de rappeler ce fait, que ce soit en incluant une conquête romantique pour le protagoniste (pléthore d’exemples ici), en jetant de multiples femmes dans son lit (The Witcher, God of War…) ou en le distanciant explicitement du terrible spectre de l’homosexuel. Ainsi, certains FPS poussent le « réalisme » jusqu’à inclure dans leurs dialogues quelques bonnes blagues homophobes afin de reproduire la chaleureuse ambiance macho de l’armée. Exemple plus marquant : la polémique qui entoura Bioware, éditeur pourtant célèbre pour son progressisme en matière de représentations LGBT, avec la publication de Mass Effect 1 & 2. Les jeux permettaient d’incarner un homme ou une femme et offraient nombre d’options romantiques : hétérosexuelles, lesbiennes, extraterrestres même…mais pas gays.

(9)

Les créateurs ont expliqué cela par le fait que Shepard, le/la protagoniste de Mass Effect, était un personnage avec certains aspects prédéfinis…Une justification étonnante quand on sait que ce même personnage est entièrement customisable : libre à vous de décider de son sexe, son apparence, son histoire, son caractère, ses choix moraux…En clair, le seul et unique « aspect prédéfini » de Shepard, c’est qu’il n’est pas gay. Surtout pas.(10)

Notez que TOUS les exemples cités ci-dessus sont des personnages principaux contrôlés par le joueur : ils sont ses avatars, ses incarnations vidéoludiques. De nombreux jeux vont jusqu’à gommer toute identité propre du personnage principal masculin pour que le joueur puisse s’y projeter au maximum :

Halo

F.E.A.R

Metro 2033

Ces personnages sont masqués pendant la totalité ou l’essentiel du jeu et n’ont que peu ou pas de dialogue/personnalité…si ce n’est pour établir leur virilité. Parfois ils n’ont même pas de nom propre, mais un titre (Masterchief dans Halo, Point Man dans F.E.A.R…). Dans le cas des jeux à la première personne, il n’est pas rare que la représentation du personnage dirigé se limite au soldat sans visage sur la jaquette (voir FPS ci-dessus). Ces avatars ne sont littéralement que des réceptacles ultra-virils destinés à accueillir le joueur.

Ce qui m’amène à répondre à une objection que l’on m’a beaucoup faite à propos du premier article de cette série et que l’on peut résumer par « Mais les personnages masculins sont tout aussi sexualisés/idéalisés ! »(11) Il se trouve d’ailleurs que ce sujet a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps : un long article d’Une Heure de Peine et une excellente vidéo de The Movie Bob (en anglais)(12) détaillent les arguments que je vais développer ici.

A savoir : ces personnages ultra-virils correspondent certes à des fantasmes sexuels, mais ce sont encore et toujours des fantasmes masculins. Kratos n’exhibe pas son abondante musculature, sa puissance et sa férocité pour plaire à un hypothétique public féminin :

Il est ainsi pour flatter le joueur masculin qui va s’incarner en lui et devenir, le temps d’une partie, un dieu viril invincible. Croyez bien que la plupart des femmes ne trouveront pas Kratos sexuellement attirant, mais plutôt repoussant…(13) Cette excellente planche de Shortpacked ! résume la situation :

« J’en ai assez de t’entendre râler que les femmes sont objectifiées sexuellement dans les comics ! Les mecs le sont aussi ! Ce sont de grosses bêtes de muscles impossibles ! » « D’abord, recherche « fausse équivalence » sur Google. » « Etre une grosse bête de muscles impossibles est un fantasme de pouvoir masculin. Ça n’a rien à voir avec ce qu’une femme comme moi trouve attirant. » « Laisse-moi te montrer ce que je veux dire. Pour que je fantasme sur Batman, il doit être bâti pour la dextérité, pas la puissance. Rendons le plus mince. » « Et tu sais quoi ? C’est important que ses yeux soient visibles. Ils devraient être grands et intenses. Rajoutons des joues rougissantes et des lèvres à baisers. » « Ce dessin me dérange. » « Bienvenue dans ma vie de tous les jours. »

Pour rester dans l’univers God of War, le troisième opus de la série nous offre une scène tout à fait révélatrice : Kratos s’introduit dans la chambre de la déesse Aphrodite et la trouve occupée au lit avec deux de ses servantes. Après quelques plans appuyés et des gémissements dignes d’un film pornographique, les trois femmes (aux seins dénudés pour le plaisir du joueur) interrompent leurs activités et Aphrodite invite Kratos dans son lit : « Sais-tu depuis combien de temps je n’ai pas eu la visite d’un vrai homme ? », dit-elle en se tordant dans des poses sensuelles pour la caméra. Le joueur peut alors choisir d’accepter son offre ; s’ensuit un mini-jeu où il doit pilonner la déesse grâce aux boutons de sa manette, pendant que les deux servantes délaissées observent la scène avec envie en se tripotant mutuellement (« Quand est-ce que ce sera notre tour ? »). Aphrodite conclut : « Tu as vraiment un don des dieux, Kratos ».

(Vidéo NSFW) God of War III – Aphrodite Sex Scene

Si là, on ne nage pas en plein dans le fantasme masculin hétéro…

Au cours du colloque Genre & Jeu vidéo de Lyon, un chercheur émettait l’hypothèse que les jeux vidéos avaient évolué vers ce modèle d’hyper-virilité exacerbée pour compenser le caractère essentiellement non-viril de l’activité (rester statique et sédentaire, affalé devant un écran) : permettre au joueur d’incarner des avatars ultra-masculins permettrait en quelque sorte de les « rassurer » quant à leur propre virilité. Toujours est-il que ces représentations sont problématiques, pour deux raisons :

  • Tout comme les bimbos hypersexualisées, elles s’adressent encore et toujours au public masculin, contribuant ainsi à faire des jeux vidéo un loisir peu attirant pour les femmes.

  • Elles perpétuent des idéaux masculins de virilité inatteignables, destructeurs et aliénants pour les hommes comme pour les femmes.

On est donc dans un environnement fictionnel où les hommes sont incarnés et les femmes mises en scène. Pour illustrer ce propos, penchons-nous sur la représentation de la fameuse héroïne Lara Croft dans le trailer polémique évoqué plus haut, et comparons-la à son équivalent masculin, Nathan Drake d’Uncharted.

(Cette vidéo comporte des scènes d’une grande violence et une tentative de viol)

La souffrance et la vulnérabilité de l’héroïne sont mises en scène voire sexualisées par ses poses et ses abondants gémissements. En une minute, cette bande-annonce lui fait subir toutes sortes d’attaques pour le plaisir du spectateur – et pour lui donner envie d’acheter. Interrogé sur ces choix créatifs, le producteur Ron Rosenberg explique :

« Quand tu vois [Lara] face à ces obstacles, tu te prends d’affection pour elle, peut-être plus que tu ne te prendrais d’affection pour un personnage masculin…Quand les gens jouent Lara, ils n’ont pas vraiment envie de se projeter eux-mêmes dans le personnage. Ils sont plutôt « J’ai envie de la protéger ». Ca instaure cette dynamique « Je pars à l’aventure avec elle et je vais essayer de la protéger. » Cette capacité à la voir comme une humaine est plus attirante pour moi que la version sexualisée d’auparavant. En partant de rien, elle devient une héroïne…on la construit petit à petit et juste quand elle prend confiance en elle, on la brise à nouveau. Elle est vraiment transformée en un animal acculé. C’est un grand pas dans son évolution : elle est forcée à se battre ou mourir. »

Bon. On le voit, les créateurs ne considèrent pas un instant que le joueur ou la joueuse puisse vouloir incarner le personnage de Lara : au lieu d’être le sujet actif de son propre jeu, elle est l’objet passif du regard et des attentions du joueur. Ce dernier est censé adopter la position de protecteur – sous-entendu masculin – du personnage féminin…(14)

Qu’en est-il donc du héros masculin de Uncharted ?

A priori, Nate est dans une situation tout aussi délicate…Et pourtant. Marchant droit dans le désert, il adopte une pose résolue, surplombant l’environnement hostile. Il s’empare d’une mitraillette, instrument de pouvoir, et continue là où un autre a échoué. Il reste calme et conserve même une attitude rebelle et arrogante face au danger de mort. Le tout pendant que la voix off – la sienne – parle de la force et du courage de réaliser ses rêves.

A n’en pas douter, Nate est un héros – un personnage aspirationnel pour les joueurs, plaisant à incarner. Lui aussi traverse des épreuves d’une grande violence pendant ses aventures – il est battu, drogué, capturé…mais il les traverse toujours avec flegme et classe, avant de conclure d’un sourire rebelle et d’un one-liner digne d’Indiana Jones.

Les joueurs peuvent se rêver en Nathan Drake, héros aventurier…mais qui voudrait se rêver en Lara Croft, animal traqué ?

Pour poursuivre dans cette veine, reprenons les personnages masculins « neutres » évoqués plus haut, ces simples coquilles vides dédiées à l’incarnation du joueur : un personnage principal féminin n’est jamais neutre(15). Même lorsqu’elles ne sont pas visibles pendant le gameplay, comme Faith de Mirror’s Edge ou Samus de Metroid, les héroïnes sont abondamment mises en scène lors de cinématiques ou dans le marketing qui entoure le jeu. Ce sont des entités séparées du joueur, avec un physique, une histoire, une personnalité prédéfinie. Lorsque l’on joue à Halo, on devient Master Chief ; lorsque l’on joue à Metroid, on suit Samus dans ses aventures. On ne l’incarne pas : on l’accompagne – on la regarde. Car au fond, les créateurs créent toujours leurs jeux pour des hommes hétéros, ceux qui aiment être virils et regarder de belles femmes.

La prochaine fois nous nous pencherons sur le modèle de masculinité alternatif, nettement plus adressé au public féminin, proposé par les jeux du marché asiatique. Pour souligner à quel point la différence est grande, il n’est pas meilleur exemple que le jeu Nier, où les créateurs ont cru bon de proposer deux versions du héros ; l’une destinée au public occidental…

…et l’autre au public asiatique :

A bientôt pour parler de jeunes éphèbes androgynes, donc !

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1 Deux exemples polémiques actuellement : ce trailer pour Hitman : Absolution aux femmes ultra-sexualisées et à la violence fétichisée, et ce reboot de la fameuse série Tomb Raider mettant en scène la vulnérabilité et la souffrance de l’héroïne « pour donner envie au joueur de la protéger », selon son créateur. (^)


2 Avant qu’on ne me reproche le choix de l’illustration (c’est qu’en préparant cet article j’ai fait face à des vagues de « mais Duke Nukem c’est pas pareil, c’est une parodie assumée ») :
– Oui, le Duke est une caricature. Il a été créé précisément pour incarner le héros de jeu vidéo viril, macho poussé à l’extrême. Ce qui en fait l’illustration parfaite pour cet article.
– Le fait que Duke Nukem soit une « parodie assumée » ne veut pas dire qu’il ne se conforme pas aux clichés discutés ici. Au contraire, il les pousse à l’extrême : il s’adresse aux joueurs qui aiment « jouer les machos », même si c’est pour rire. Par pitié qu’on ne vienne pas me dire sérieusement que Duke Nukem est une œuvre de dénonciation du machisme. (^)


3 Les fans de J-RPG voient de quoi je veux parler. (^)


4 Sérieusement, comparez : on dirait des dessins de Rob Liefield. (^)


5 Encore que, la « féminisation » de Link provoque la grogne d’une partie des joueurs occidentaux… (^)


6 Comme le montre cet article, les femelles étaient bien plus proches des mâles en termes de musculature à l’origine ; elles furent modifiées après que des joueurs se soient plaints qu’elles étaient « laides ». Cette anecdote permet de constater à nouveau à quel point les exigences corporelles sont différentes selon le genre, même pour des races de monstres fantastiques. (^)


7 Ce traitement est d’ailleurs loin d’être réservé aux personnages masculins : observez l’inflation mammaire progressive d’Ivy de Soul Calibur (^)


8 Voir le site Women in Refrigerators pour ce phénomène étudié dans les comics (^)


9 Et avant qu’on ne me sorte « Les Asari sont une espèce asexuée » : elles ont une apparence féminine, de top-modèles qui-plus-est, ainsi qu’une voix de femme ; elles se conforment aux conceptions classiques du genre féminin ; elles sont désignées par des pronoms féminins. Les déclarer officiellement asexuées n’était qu’une excuse pour inclure une romance lesbienne dans Mass Effect 1 sans l’appeler par ce nom ; dans Mass Effect 2 c’est devenu un moyen de camoufler l’absence criante de romance gay. (^)


10 Et quand enfin Bioware a intégré une option gay dans Mass Effect 3, au tour des joueurs de piquer une crise… (^)


11 Pour citer ce pigiste (tweets du 18 juin) : « Intéressant. Il y a quelques temps, j’ai écrit un article se plaignant que les personnages masculins dans les jeux vidéo étaient tous des bites sur pattes. Il y eut beaucoup de réponses, mais très peu soulignant que la représentation des personnages féminins était tout aussi mauvaise. Aujourd’hui, je me plains de la pauvreté des personnages féminins, et immédiatement beaucoup de commentaires d’hommes qui pleurnichent parce qu’ils sont mal représentés aussi. » (^)


12 Movie Bob a réalisé d’autres excellentes vidéos sur le thème « Genre & Jeu vidéo » : celle-ci, proche de mon premier article, sur la représentation des femmes (et l’accueil réservé aux féministes par la communauté gamer), et celle-ci sur le harcèlement sexuel des gameuses et le sexisme de la communauté geek/gamer. (^)


13 Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’aucune femme ne peut être attirée par cet archétype viril : chacun ses goûts et tout pour le mieux. Simplement que si une joueuse en vient à apprécier Kratos, c’est un effet collatéral : elle n’est pas la cible principale visée lors de la création du personnage. (^)


14 Pour plus d’informations sur les innombrables problèmes posés par ce trailer et les explications du producteur, voir ici et ici (anglais). (^)


15 Il existe une seule et unique exception à cette règle : Chell de Portal, qui comme son alter-égo masculin Gordon Freeman de Half-Life dispose d’un physique standard, n’a pas de voix et se caractérise uniquement par son nom et son visage. (^)

Genre et Jeu vidéo (1) : Pour le plaisir des yeux masculins

Cet article a été écrit par Mar_Lard, une hippie orangée mais sympa qui se fait remarquer à Sciences Po en attendant de décrocher son Master en marketing dans l’espoir de travailler dans l’industrie du jeu vidéo. Si vous aussi, vous êtes contre les fringues orange, vous pouvez aller le lui dire sur twitter.

Elle inaugure cette semaine une série d’articles sur le genre et les jeux vidéo.

EDIT DU 21/06/2012 : Il se trouve que The Movie Bob du site The Escapist a réalisé il y a quelque temps une excellente vidéo sur le sujet, résumant en 5 minutes la représentation des femmes dans les jeux vidéo et en quoi elle est problématique. Pour les anglophones, c’est à voir ici.

Quelle qu’en soit la raison, les jeux vidéos semblent avoir plus de difficultés à aborder le genre de manière mature que n’importe quel autre support, à l’exception peut-être des comics. Entre son exploitation intensive et peu subtile de fantasmes masculins, ses difficultés à mettre en scène un personnage féminin avec plus de profondeur que ses implants mammaires et ses représentations gamines de la sexualité, le média paraît empêtré dans une perpétuelle adolescence. Peut-être l’industrie entend-elle ainsi flatter ceux qu’elle imagine constituer son public ?(1)

En attendant que Feminist Frequency ait réalisé une série d’excellentes vidéos sur le sujet, je vous propose d’examiner et d’interroger quelques-unes des représentations du genre les plus répandues dans les jeux vidéos, parfois sexistes, parfois surprenantes, parfois amusantes, toujours instructives. Commençons par la plus évidente, commune à tous les médias visuels dans une certaine mesure mais élevée au rang d’art ici : le personnage féminin destiné à la titillation du joueur masculin.

Les Vieras (Final Fantasy XII) sont une race de lapines sexy.(2) A ma connaissance la seule espèce qui nécessite des talons-aiguilles pour tenir debout.

Naturellement le phénomène ne date pas d’hier; dès que les premières machines furent capables d’afficher deux pixels côte à côte, il y eut des développeurs pour tenter de leur donner des formes féminines. On trouve ainsi des jeux 8-bits sur Atari pour tenter l’érotisme voire la pornographie :

Beat’Em&Eat’em, un jeu pornographique sur Atari.
Pour le sexy, il vous reste la couverture…

Il fallut toutefois attendre l’amélioration des graphismes pour qu’émergent des sex-symbols vidéoludiques accessibles aux non-fétichistes des pixels. Je ne peux évidemment pas écrire cet article sans évoquer celle que vous connaissez tous:

Lara Croft, héroïne du jeu Tomb Raider (1996)

Si elle n’est pas la première(3), elle est certainement la plus connue. La légende veut qu’en modélisant sa poitrine, son créateur Toby Gard ait accidentellement effectué une augmentation de 150 % que le reste de l’équipe aurait décidé de conserver, donnant ainsi naissance aux célèbres polygones. Ce même Toby Gard expliqua ainsi ses raisons pour mettre une bimbo dans le rôle principal d’un jeu d’aventure à la troisième personne: « Si le joueur va regarder un cul pendant des heures et des heures, autant que ce soit un joli cul.»

D’aucuns vont jusqu’à suggérer que ce choix est à l’origine du succès planétaire du jeu, plus que son excellent gameplay ou ses environnements révolutionnaires. De très nombreux jeux à la troisième personne ont suivi son exemple depuis ; vous pouvez en trouver une liste à la page « Third Person Seductress » de TvTropes.

Evidemment, les jeux d’aventure sont loins d’être les seuls à employer cette tactique ; tous les genres vidéoludiques en sont coutumiers à divers degrés, mais les jeux de combat (communément appelés « jeux de baston ») sortent particulièrement du lot. Voici une petite galerie de personnages féminins issus de ce type de jeux :

Sonya Blade, Mortal Kombat

Mai Shiranui, The King of Fighters

Ivy, Soul Calibur

Jaycee, Tekken

Morrigan, Darkstalkers

L’écran de sélection d’un jeu de combat s’apparente beaucoup à un écran de sélection des fétiches, en ce qui concerne les personnages féminins. Observez donc le choix que nous propose la série Street Fighter :

De gauche à droite : Cammy, Chun-Li, Elena et Sakura

Vous préfèrez la militaire aux fesses bien cambrées, la chinoise cuissue, la nubile sauvageonne ou l’écolière genki ? Y’en a pour tous les goûts, mesdames et messieurs !

Les fétiches que les chara-designers n’arrivent pas à caser sur leurs personnages, ils les rattrapent ailleurs : je me souviens avec émotion d’un Soul Calibur où le menu Items était tenu par une jolie magasinière à petites lunettes en costume de maid, personnage soigneusement modélisé mais sans aucune autre utilité que de décorer.

Notez bien que les jeux de baston ne sont pas les seuls à pratiquer ces combos fétichistes ; assez incontestablement, le prix en la matière revient à Bayonetta, du jeu beat-them-all du même nom : sorcière aux jambes interminables et à la souplesse inégalée, elle manie ses deux gros flingues et ses talons-aiguilles-pistolets avant de vous lancer un regard sulfureux à travers ses petites lunettes de secrétaire/maîtresse d’école puis de vous achever façon dominatrix. Oh, et au début du jeu, c’est une nonne. (Je suis sûre que j’en oublie).

Pour en revenir aux jeux de combat, certains vont jusqu’à faire de l’ultrasexualisation des personnages leur principal argument de vente : c’est le cas par exemple de Rumble Roses, qui permet d’opposer des catcheuses peu vêtues dans des arènes boueuses…

…ou de la série Dead or Alive qui comporte des spin-offs où ses plantureuses héroïnes jouent au beach-volley et posent sur la plage.(4)

L’un des grands points forts des Dead or Alive ? L’animation des seins des personnages, qui disposent d’un moteur physique spécialement codé pour un maximum de rebondissements. Et ce ne sont pas les seuls jeux à faire de ce détail un argument marketing, comme le prouve cette incroyable publicité japonaise pour Ninja Gaiden 2 :

Même les jeux vous permettant de customiser votre personnage dans ses moindres détails n’échappent pas à la règle : bon courage pour créer une femme qui n’entre pas dans les canons de beauté traditionnels ou – hérésie – laide. (Pour les hommes par contre vous n’aurez généralement aucun souci, vous aurez même plutôt le problème inverse – mais on en reparlera…) Ainsi, le slider « Corpulence » limitera souvent vos choix à «  athlétique » ou « anorexique »…Dans Mass Effect, un jeu pourtant applaudi pour ses représentations non-sexistes, les cicatrices que vous pouvez donner à votre personnage varient selon son sexe : impossible de créer une femme défigurée, mais vous pouvez vous en donner à coeur joie sur les hommes.

Une même cicatrice sur un personnage féminin et masculin. Dans un cas, une égratignure au menton; dans l’autre un visage entièrement couturé.

Plus fort : Saints Row : The Third vous permet de régler la taille des seins de votre personnage féminin ou la taille du pénis de votre personnage masculin grâce à un slider nommé… « Sex Appeal ». Un raccourci particulièrement révélateur et problématique.

Et c’est sans parler des costumes. Dans l’immense majorité des jeux situés dans un univers fantasy et plus particulièrement dans les MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs), voici comment sont conçues les armures féminines(5) :

La différence est particulièrement frappante lorsque l’on compare une même armure équipée par un homme et une femme(6) :

Armure Élite de Druide dans Guild Wars

Tout récemment encore, le MMORPG Tera s’est exposé aux moqueries de l’Internet pour ses personnages féminins plus habillés sans armure qu’avec :

Ces costumes de bon goût sont généralement mis en valeur par des angles de caméras particulièrement subtils. Voici comment nous est présentée Shadee, une antagoniste dans Prince of Persia II – Warrior Within (c’est littéralement la première chose qu’on voit d’elle) :

En parlant d’armure, je ne peux conclure cet article sans évoquer un personnage incontournable lorsqu’on parle questions de genre dans les jeux vidéos, j’ai nommé Samus Aran (Metroid).

Samus est régulièrement citée comme contre-exemple à la sexualisation des personnages féminins car elle passe la majorité de ses jeux à défourailler de l’alien bien abritée par sa lourde armure – on ne découvrait son sexe qu’à la toute fin du premier Metroid, si on avait été assez rapide.(7)

Alors, aucune sexualisation possible pour un personnage en armure lourde ? Et pourtant…

Depuis qu’il a été révélé que Samus était une femme, les développeurs de Metroid se mettent en quatre pour nous le rappeler. Outre la subtile féminisation de son armure au fil de ses jeux (taille plus fine, poitrine soulignée), il est maintenant possible d’entrevoir le visage de l’héroïne et ce, même si le jeu est à la première personne, grâce au reflet de son viseur :

De manière générale, son viseur semble moins opaque qu’auparavant :

Et, en lieu de son mutisme de la première heure, on peut maintenant entendre l’héroïne crier lorsqu’elle encaisse un coup.

En soi, toutes ces petites attentions sont sympathiques et humanisent le personnage. Sauf qu’un personnage masculin équivalent comme Master Chief de Halo n’y a pas droit. Mais bon, je pinaille, ces détails ne suffisent pas à parler de sexualisation de Samus.

Oups, j’ai oublié de préciser qu’elle ressemble à ça sans son armure :(8)

Qu’un tel personnage en vienne à être utilisé comme contre-exemple à la sexualisation des femmes dans le jeu vidéo en dit long sur le niveau qu’a atteint l’industrie.

Mar_Lard

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1 Dans un prochain article, on examinera le mythe qui veut que les gamers soient en majorité des ados mâles hétéros frustrés. (^)


2 Avant qu’on ne me le fasse remarquer dans les commentaires : oui, officiellement il existe des Vieras mâles. Mais ils ne sont jamais apparus dans aucun Final Fantasy sorti à ce jour. (^)


3 La première serait sans doute Chun-Li de Street Fighter (1987), évoquée plus bas (^)


4 Lesdits spin-offs sont tellement plus connus que la série originale qu’avant d’écrire cet article, je croyais sincèrement que les Dead or Alive était seulement des jeux de beach-volley avec un nom étrange. Au vu de ce que donne une recherche Google Images, je pense mon erreur pardonnable. (^)


5 Dans cette vidéo, les « scientifiques » d’Immersion reconstituent dans la vraie vie un combat entre deux personnages féminins vêtus d’armures de jeux vidéo typiques. Le résultat est sans surprise… (^)


6 En recherchant des illustrations, je suis tombée sur une explication très sérieuse à ce phénomène : « Les armures féminines tendent à être moins couvrantes que les armures masculines. Beaucoup de gens pensent que c’est pour le fanservice, mais il y a de vraies raisons pratiques à cela. Tout d’abord, les femmes étant statistiquement moins fortes que les hommes, elles recourent plus à l’agilité et la ruse qu’à la force en combat : une armure légère est donc plus logique. De plus, un combattant masculin affrontant un personnage féminin à l’armure révélatrice tendra à hésiter et à laisser son regard traîner, conférant ainsi l’avantage. » Oui oui. On peut remercier le wiki World of Warcraft… (^)


7 On reparlera de Samus dans un prochain article, « Les femmes comme récompenses » (^)


8 A titre de comparaison, un artiste a dessiné Master Chief de la même façon. (^)

Dark Shadows: ma sorcière mal-aimée

Cet article a été écrit à quatre mains, vingt doigts et deux cerveaux avec Marion, grande librophile, bédéphile, musicophile et cinéphile devant l’Eternel, qui a la tête plein de belles et étranges images et qui, quand elle se bouge les fesses, en fait des histoires.

Il est illustré par Janine.

Ah, on me signale en régie que je devrais mettre une alerte SPOILERS. Z’êtes prévenu.es, même si sincèrement, ce n’est pas le suspense que fait l’intérêt de ce film.

Dark Shadows, le dernier Tim-Burton-et-Johnny-Depp (-et-Helena-Bonham-Carter) n’est pas un film inoubliable, loin de là. On passe plutôt un bon moment, sans plus, avec l’impression dès les premières secondes que Burton fait du Burton, et Depp, du Depp. Le premier joue d’ailleurs, on le verra, avec (pour ne pas dire « recycle ») plusieurs thèmes caractéristiques de sa filmographie. Nous nous intéresserons plus particulièrement au thème de la sorcière amoureuse, en mettant Dark Shadows en perspective avec d’autres représentations cinématographiques de ce thème et avec des mythes qui fondent l’image de la sorcière. Ceci n’est donc pas une critique exhaustive du film, plutôt un essai d’interprétation.

On peut noter que le thème est abondamment utilisé dans la littérature jeunesse (des exemples , et encore ). Les représentations positives de sorciers et de sorcières qui se multiplient depuis les années 1990, et dont Harry Potter est l’exemple le plus connu, vont de pair avec le thème de la sorcière amoureuse. Qu’on pense par exemple à la série télévisée Charmed (1998-2006), qui met en scène trois soeurs sorcières pratiquant la magie blanche et protégeant l’humanité de toutes sortes de démons, et dont la progression repose uniquement sur les aventures amoureuses des sorcières.

Résumé rapide de Dark Shadows: Barnabas Collins, fils de bourgeois émigrés ayant fait fortune aux Etats-Unis (le début de l’histoire se situe au XVIIIème siècle), fricote avec une servante, Angélique Bouchard (nom français: vous avez deviné, c’est la méchante). Il s’avère que cette servante est une sorcière qui, quand il refuse de lui dire qu’il l’aime et qu’il commence à fricoter avec la pâle et pure (et transparente) Josette (effet comique garanti pour un public francophone), laisse éclater sa haine en tuant ses parents et sa bien-aimée et en le condamnant à une souffrance éternelle, sous la forme d’un vampire. Je vous passe les péripéties, mais il sort de son cercueil dans les années 1970, et on passe aux Visiteurs version vampires et pattes d’eph’. Surprise: Angélique aussi est immortelle, et la jeune Victoria, gouvernante au manoir Collins, a les traits de la défunte Josette… Vous avez suivi ?

Disons d’emblée que si le film ne brille pas par son originalité, c’est parce que Burton joue délibérément avec une quantité assez impressionnante de stéréotypes ; cela fonctionne cependant plutôt pas mal. La dimension auto-parodique est omniprésente et il est assez clair que Burton s’amuse avec les stéréotypes de personnages féminins. Le film compte d’ailleurs plus de femmes que d’hommes, si bien que le héros, Johnny Depp (le vampire Barnabas), est constamment entouré de femmes ; les personnages masculins secondaires sont presque inexistants. Il y a Elizabeth, parente de Barnabas (Michelle Pfeiffer), sa fille Caroline (Chloe Moretz), le Dr Hoffmann (une psy alcoolique jouée par Helena Bonham-Carter, fascinée elle aussi par Barnabas). L’opposition centrale se joue entre Angélique la séductrice (Eva Green, déjà vue en sorcière fatale dans La Boussole d’or), et Josette/Victoria (Bella Heathcote), la jeune fille pure et pas si niaise (si si je vous jure). On retrouve là le schéma typique de l’homme partagé entre deux femmes tel qu’il apparaissait déjà dans un autre film de Burton, Les Noces funèbres, où le héros Victor est promis à une Victoria (encore une, tout aussi douce et pâle) mais se retrouve par erreur marié à la défunte Emily (bien plus haute en couleurs).

Comme dans de nombreux films, la caractérisation des personnages féminins se fait exclusivement en fonction des rapports qu’ils entretiennent avec le personnage principal. Le film Two lovers (réalisé par le talentueux James Gray), qui montre le héros, Leonard, oscillant entre deux femmes jouées par Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow (une brune/une blonde…) n’est qu’un exemple parmi d’autres. Et dans Dark Shadows, les personnages d’Angélique et Victoria, très stéréotypés, n’existent elles aussi que par les relations amoureuses qui les attachent à Barnabas.

Victoria

Angélique

Angélique, la sorcière (notez l’ironie du prénom), est de loin le personnage le plus intéressant du film. Elle pose de vraies questions concernant le statut et la définition même du personnage féminin au cinéma. Dans le schéma évoqué plus haut, où une ou plusieurs femmes gravitent autour d’un héros / personnage principal, la femme se définit par rapport à lui et, surtout, par les sentiments qu’elle éprouve pour lui, voire par ceux qu’il éprouve pour elle. Or le personnage de la sorcière pose problème: située à la marge de l’humanité, voire inhumaine, ses sentiments sont, eux aussi, extraordinaires. C’est, par exemple, la jalousie violente éprouvée par la sorcière belle-mère de Blanche-Neige, ou l’amour-passion d’une Médée , qui la pousse à accomplir des crimes inouïs. Peut-on alors toujours parler d’amour si la sorcière est inhumaine et si cet amour, si tant est qu’il existe, se manifeste presque exclusivement sous une forme « négative » (le plus souvent la jalousie)? Dark Shadows ne cesse de poser cette question, sans jamais la résoudre. Toute l’action est en effet motivée par la vengeance d’Angélique, qu’elle-même justifie par son amour déçu et trahi pour Barnabas. La spirale de cette vengeance est déclenchée par une scène où l’on comprend que tous deux ont une liaison : on y voit Angélique demander à Barnabas de lui dire qu’il l’aime et essuyer à la place une belle veste méprisante (« ce serait mentir », lui dit-il). D’un bout à l’autre du film, elle ne cesse d’affirmer à Barnabas qu’elle l’aime; or après qu’elle l’a transformé en vampire, il la contredit toujours, en arguant qu’elle est incapable d’aimer. Cette affirmation est toujours couplée au rappel de la monstruosité de la sorcière, qui ne saurait donc être véritablement femme.

Une sorcière peut-elle être amoureuse? Barnabas ne cesse d’affirmer que non (alors que lui, comme vampire, a apparemment ce privilège); mais n’est-ce pas une manière de justifier son attitude envers elle et de conforter son statut de victime? Car si l’on reconnaît l’humanité d’Angélique, si on lui reconnaît la capacité d’aimer, alors il faut admettre que c’est elle, la première victime. Il faut aussi admettre que la sorcière n’est pas totalement exclue de l’humanité, qu’elle lui ressemble.

Le personnage de la sorcière incarne, par excellence, une féminité puissante et (donc) inquiétante. Alors que le sorcier n’est pas toujours négatif, la sorcière est, dans la tradition, systématiquement associée à la magie noire; on soupçonnait les sorcières de pratiquer des sabbats pendant lesquels elles dévoraient des petits enfants. Les procès en sorcellerie, pratiqués au Moyen Age et jusqu’au XVIIème siècle en France, concernaient essentiellement des femmes.

La puissance d’Angélique, dans le film de Tim Burton, se manifeste par un déchaînement de violence envers Barnabas et sa famille. Mais la portée de cette violence dépasse celle d’une simple vengeance amoureuse. Elle met en effet toute sa puissance au service de la réparation de ce qu’elle considère comme une inégalité: inégalité amoureuse, d’abord, ou plutôt asymétrie dans les sentiments; mais aussi inégalité sociale, puisqu’après s’être amusé avec la servante, Barnabas se tourne vers la pure et apparemment riche Josette. Sa vengeance prend donc aussi une forme purement matérielle: pendant que Barnabas est enchaîné dans son cercueil, six pieds sous terre, elle occupe le temps en réduisant à néant le monopole commercial de la famille Collins et en établissant son propre empire. Quand Barnabas est libéré, Angélique est donc une femme puissante sur tous les plans.

Son infériorité sociale est d’ailleurs d’emblée relativisée par l’étendue de ses pouvoirs. Ce contraste est suggéré dès le début du film, où l’on voit Angélique enfant fixer Barnabas, enfant lui aussi, et rappelée à l’ordre par une femme voilée lui enjoignant de se rappeler quelle est sa place. Cette phrase, ambiguë, peut aussi bien faire allusion à son statut social qu’à celui de sorcière : si sa condition sociale est inférieure, le fait d’être sorcière la place à part et, peut-être, au-dessus des autres.

Or cette puissance triomphante se manifeste à travers le corps et plus précisément à travers une sexualité vorace et effrénée. L’opposition entre Josette/Victoria et Angélique est en effet aussi une opposition entre amour de l’esprit et amour du corps, qui paraissent irréconciliables, selon une dichotomie traditionnelle qui veut que l’amour charnel soit dévalorisé par rapport à l’amour spirituel. On prête traditionnellement aux sorcières une sexualité débridée, se manifestant lors des sabbats, souvent présentés comme des orgies sexuelles, et on les accusait aussi de rendre les hommes impuissants. Le pouvoir d’Angélique est souvent réduit à sa sexualité, qui apparaît comme sa première arme dans la guerre de désir qu’elle mène contre Barnabas; ses pouvoirs magiques ou de femme influente ne sont utilisés qu’en second recours. A plusieurs reprises, pour marquer son ascendant sur Barnabas, Angélique découvre sa poitrine (que cela est joliment dit) avec un air féroce. Tout le cynisme et l’humour (finalement assez noir) du film apparaissent dans la mise bout à bout d’une scène de sexe entre Barnabas et Angélique, où le désir apparaît dans toute sa violence, et d’un autre scène où le vampire conte chastement fleurette, en gentleman du XVIIIème siècle, à la tendre Victoria.

On retrouve ce lien entre sexualité féminine perçue comme non maîtrisable et sorcellerie dans superbe Kirikou et la sorcière de Michel Ocelot. Le héros, le minuscule Kirikou, défend son village contre la sorcière Karaba, accusée notamment d’avoir mangé presque tous les hommes (hum). Il ne cesse d’interroger les adultes sur la cause de la méchanceté de Karaba. Seul le Sage de la montagne, son grand-père, lui livre la réponse: Karaba souffre en permanence à cause d’une épine empoisonnée que des hommes lui ont planté dans le dos (re-hum). Le récit de cette scène est accompagné d’un flash-back cauchemardesque où l’on voit des mains levées et des visages d’hommes grimaçants et où l’on devine la violence faite à Karaba. Kirikou, qui ne cesse de poser des questions, n’en pose cependant pas une, la plus importante peut-être: pourquoi Karaba a-t-elle subi ce sort terrible, qui apparaît comme une punition? La réponse est seulement suggérée: la belle Karaba affirme, une fois la douleur, ses pouvoirs et la méchanceté évanouis, qu’elle ne se mariera jamais, car elle ne veut pas devenir inférieure à un homme. On devine alors que c’est cette indépendance et son refus de se plier au désir des hommes qui lui ont valu d’être transformée en sorcière.

Derrière cette figure de la sorcière tentatrice, à la sexualité inquiétante, on retrouve la figure de Lilith qui serait, selon la Kabbale juive, la première femme en Eden, avant Eve. Le mythe de Lilith est complexe, en raison de ses multiples variations et interprétations; toutes, cependant, ont un point commun: Lilith est forte, elle se considère comme l’égale d’Adam et refuse de lui être soumise sexuellement. On la relie aux démons, à Satan, à la magie noire; elle est à la fois femme fatale, démon sexuel et stérile, l’antithèse d’Eve. Pour Vanessa Rousseau, philosophe et historienne, Lilith, au carrefour de plusieurs religions, demeure « la figure féminine qui témoigne le plus universellement des craintes, préjugés et désirs portés sur la Femme et ses mystères supposés ». Elle est en outre représentée comme une créature androgyne, ce qui la placerait « au centre de tous les mythes qui traitent de la sexualité, de l’amour, de la distinction des sexes, de la question des origines, du pouvoir et de la force la plus obscure de l’humain : son animalité » (« Lilith: une androgynie oubliée », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 123, juillet – septembre 2003).

Si l’Angélique de Dark Shadows convoque cet imaginaire très ancien, elle est néanmoins porteuse, comme on l’a dit, d’une ambiguïté plus profonde qui trouve son apogée dans un ultime duel à mort avec Barnabas. Blessée, elle apparaît peu à peu sous sa forme réelle : non pas une femme faite de chair et de sang, mais une enveloppe vide et froide, semblable à celle d’une poupée en porcelaine. Pendant toute la scène, elle se désarticule et s’ébrèche, une image déjà vue dans le cinéma de Burton et qui concernait déjà un personnage féminin (souvenez-vous de Sally, la « Frankenstein girl » qui se découd dans L’Etrange Noël de M. Jack).

Juste avant qu’elle ne meure (oui, bon, vous aviez déjà deviné, non?) Barnabas lui dénie à nouveau la capacité d’aimer, avançant cette fois qu’il s’agit d’une malédiction qui la concerne particulièrement. Alors qu’il est voué à souffrir par amour pour l’éternité, elle aurait été condamnée (par qui? pourquoi?) à ne pas pouvoir aimer, pour l’éternité là aussi. La réponse d’Angélique constitue peut-être la plus belle scène du film: elle brise doucement sa poitrine de porcelaine pour y prendre son coeur, qu’elle tend, palpitant, à Barnabas, en lui demandant de le prendre. Ce don ultime et pathétique contraste, en apparence du moins, avec les nombreuses scènes où elle offre son corps au vampire. Ce geste, qui suspend quelques instants sa mort, est une manière de prouver ce qu’elle affirme depuis le début et de donner tort à Barnabas, cela sous forme de pure offrande; le moment où son corps, une enveloppe dure et vide, apparaît le moins humain, où il disparaît totalement, est aussi le moment où elle apparaît seulement comme une femme amoureuse. Mais à l’inverse de la corpse bride Emily, qui, dans la scène finale des Noces funèbres, se métamorphosait en une multitude de papillons, signes de sa grâce, Angélique meurt. Seule reste l’image de la sorcière inhumaine et vaincue, son cœur dans la main.

Cette scène serait-elle donc une ultime façon de discréditer le corps chez un Burton épris de pureté ? Avec lui, on ne réconcilie jamais le charnel et le spirituel (on ne verra jamais Barnabas et Josette/Victoria au lit). Tuer le corps d’Angélique revient-il à laisser s’exprimer le spirituel en elle ? Cette scène est donc emblématique d’un discours au fond très inquiétant sur l’érotisme et sur la sexualité. La mort d’Angélique jette un voile ambigu sur le reste du film: tant qu’elle n’était pas humaine, cet égoïste de Barnabas restait plutôt sympathique aux yeux des spectateurs, ce qui permettait en outre de préserver le comique du film; avec une Angélique souffrante, le film n’aurait certainement pas pu être drôle.

Marion & AC Husson

image cliquable

Vu Lu Entendu

Eric Fassin à propos du « conflit sexuel des civilisations »
Rue89 publie un long entretien avec le sociologue Eric Fassin, sociologue spécialiste des questions de genre, qui s’interroge, dans son dernier ouvrage, sur la politisation des questions sexuelles et raciales. Il décrypte avec une subtilité et une intelligence assez rares les mécanismes de la xénophobie et leur exploitation politique depuis quelques années. Extrait:

Un élément m’intéresse tout particulièrement : si, dès les années 90, on parlait avec Samuel Huntington de « conflit des civilisations », dans les années 2000, on a pu parler de « conflit sexuel des civilisations ». (…) Le débat public est structuré par l’opposition entre « nous » et « eux ». Or une manière privilégiée de tracer une frontière entre « eux » et « nous » passe par l’idée que « nous » serions du côté de la liberté des femmes, de l’égalité entre les sexes, voire de la liberté des homosexuels et de l’égalité entre les sexualités, alors qu’« eux » seraient définis par opposition à ce que j’appelle la « démocratie sexuelle ».

Un article très controversé sur les rapports de genre dans les pays arabes
L’ordre dans lequel je présente ces deux articles n’est pas anodin; il se trouve en outre que c’est celui dans lequel je les ai lus. Celui-ci, écrit par une blogueuse égypto-américaine, a provoqué une controverse très importante aux Etats-Unis et dans d’autre pays. Il s’intitule « Why Do They Hate Us? The real war on women in the Middle East » (Pourquoi nous haïssent-ils? La vraie guerre contre les femmes au Moyen Orient – allusion à une expression qualifiant l’attitude de certains Républicains, aux US, à l’égard des droits des femmes). Rue89 revient sur cet article en traduisant quelques extraits et, surtout, sur la polémique qu’il a provoquée; la blogueuse y affirme en effet « que les sociétés arabes sont fondamentalement misogynes et que les incessantes violences envers les femmes ‘alimentées par un mélange à la fois de culture et de religion’ tendent à se généraliser ». La manière dont elle entend le démontrer est particulièrement frappante, détaillée, et troublante. A vrai dire, je ne sais toujours pas trop quoi penser de cet article. La seule chose que je sais, c’est qu’il sera facile, pour des Sarkozy et autres Guéant, de l’utiliser afin, comme l’écrit Eric Fassin, de « tracer une frontière entre « eux » et « nous » » en prenant appui sur « l’idée que « nous » serions du côté de la liberté des femmes » et de l’égalité entre les sexes. D’où elle parle, l’auteure a une évidente légitimité pour parler du sujet comme elle le fait (même si c’est bien sûr critiquable), mais ce sera tellement facile de détourner ce propos pour alimenter des propos du type « nous appartenons à une civilisation supérieure, regardez comme nous traitons bien nos femmes ». Pour aller plus loin sur le sujet, vous pouvez aussi lire « Comprendre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes pour résister » et « Mona El Tahawy or native neo-orientalism ».

L’éloge de la maternité, ou le vieux complexe de la Madone et la Putain
La vidéo qui suit est une publicité de Procter and Gamble (groupe possédant des dizaines de marques de produits ménagers et d’hygième) qui sort à l’occasion des Jeux Olympiques de Londres, dont l’entreprise est un des sponsors.

Oui, c’est une belle campagne, mais selon moi, cette façon d’exalter la maternité et de mettre, soi-disant, les femmes sur un piédestal relève d’un des mécanismes les plus anciens de la société patriarcale. Je souscris totalement à l’analyse qu’en a fait, il y a quelques mois déjà, le site d’information Les Nouvelles News: « Pub olympique pour la mère sacrificielle ».

A propos de piédestal
J’ai découvert ce billet déjà ancien (2010, rendez-vous compte) grâce à @Mar_Lard, sur le blog « C’est la gêne »: « Non, les filles ne disent pas caca ». Tout en reconnaissant que « la stratégie du piédestal » vise à garder les femmes à leur place (dans la cuisine, donc), l’auteur de ce billet avoue ne pas supporter qu’une femme parle de façon « grossière »: « les cheveux se dressent sur ma tête de réactionnaire dès qu’une femelle prononce les obscénités communément admises dans le vocabulaire des mecs . C’est ainsi, je ne supporte pas ce laisser-aller même si je reconnais les vertus émancipatrices du mot “bite” ». On peut lire aussi la réponse à ce billet de la part d’une fille qui dit « caca » (et « bite »).

On continue avec les stéréotypes de genre: le marketing genré
En anglais, un article très drôle sur le « marketing genré », qui exploite les stéréotypes de genre (décidément) en guise de stratégie marketing. Vous aviez remarqué que vos produits quotidiens vous parlaient? Et bien, si vous êtes un homme, il y a des chances qu’ils vous parlent EN MAJUSCULES et veuillent vous rassurer sur votre VIRILITE, surtout quand vous vous faites DES GOMMAGES POUR MECS ou que vous mangez DU MUESLI POUR MECS. L’article est écrit par une britannique, mais je pense que l’analyse vaut largement pour la France.

Hunger Games
Bon, je sais, c’est encore en anglais MAIS ne râlez pas, il y a des sous-titres (cliquez sur cc en bas à droite de la vidéo). Feminist Frequency nous parle ( et ) de Katniss Everdeen, personnage principal du livre Hunger Games et du film qui en est tiré (actuellement au cinéma).

Les 400 culs
Si vous ne connaissez pas encore ce blog, cliquez, et pas seulement parce qu’il a un nom génial. Son auteure est Agnès Giard, par ailleurs spécialiste du Japon, que vous avez peut-être déjà lue dans le magazine Causette (c’est elle, notamment, qui interviewe les femmes témoignant dans la rubrique « La fesse cachée »). Voici une sélection des trois articles qui m’ont le plus intéressée dernièrement:
– Une réflexion sur la notion de « sexisme » et son emploi à propos de la publicité: « L’érotisme, c’est du sexisme? »
– Un article passionnant sur l’allaitement masculin (si si je vous jure): « Les hommes aussi peuvent allaiter, mais… »
– Un dernier sur la façon dont les femmes perçoivent les règles et sur la façon dont elles influencent leur sexualité: « Pardon chéri, je suis souillée ».

Disney forever
Pour finir, une image qui a déjà pas mal circulé sur les princesses Disney, complétée par le versant masculin (leurs princes charmants). Avec la question bonus: de combien de ces princes/hommes pourriez-vous citer le prénom? Perso, je n’en connais que deux, et je suis quasi sûre que les autres n’en ont tout simplement pas. My name is Charming, Prince Charming.
Traduction approximative pour ceux et celles qui en ont marre que je poste des trucs en anglais:
– Ce que nous apprennent les princesses Disney: sois belle, sois belle et… sois belle
– Ce que Disney enseigne aux hommes à propos de la façon de séduire les femmes: sois charmant, beau, et si possible riche et célèbre.

Jouer son genre, jouer avec le genre

Dans le quatrième billet de ma série « Malaise dans la pub », j’évoquais ce que la publicité nous présente comme des « vraies femmes », notamment à propos de cette vidéo:

J’aimerais revenir sur le premier commentaire à ce billet, celui d’Against, qui réagit sur les stéréotypes liés à la féminité et à la masculinité et la manière dont ils sont utilisés par les personnes transgenres:

Je pense que les transsexuel-les reprennent beaucoup les stéréotypes féminins/ masculins véhiculés par la société afin de se définir en tant qu’homme ou en tant que femme.

Ce qui ressort de la suite de son commentaire, c’est que l’utilisation de ces stéréotypes serait nuisible aux hommes et aux femmes, dans la mesure où les personnes transgenres conforteraient ainsi la vision stéréotypée de la société sur le genre féminin et le genre masculin. J’ai essayé d’expliquer, dans ma réponse, que si l’on peut effectivement, dans un premier temps, parler de stéréotypes (par exemple à propos de la définition d’une femme par son apparence: maquillage, etc.), j’y vois surtout des codes qui ont un fonctionnement plus complexe que cela. En effet, la drag queen, par exemple, renvoie à la femme (au sens biologique et social du terme) une image d’elle-même qui apparaît souvent comme outrancière, voire caricaturale. C’est ce qu’on voit dans la publicité ci-dessous, qui met l’accent sur l’outrance et surtout sur l’imitation qui motivent le comportement de la personne transgenre et son être social, l’image qu’elle renvoie aux autres. Par ce jeu de réflexion, cependant, la personne transgenre exhibe la vraie nature d’éléments comme les cheveux longs, les vêtements, le maquillage ou le fait de prendre soin de son apparence: il s’agit en effet de codes sociaux destinés à identifier les genres, et à distinguer le féminin du masculin.

En même temps, évidemment, par l’utilisation qu’elle fait de ces codes, la personne transgenre brouille les frontières qui jouent un rôle tellement central dans le fonctionnement de la société. Elle exhibe en effet le processus par lequel la société établit et maintient la différence de genre, c’est-à-dire par tout un ensemble de codes dont la fonction est de dire « Cette personne est une femme » (regardez, elle est maquillée, elle porte une jupe) ou « Cette personne est un homme » (regardez comme il est velu).

On reproche souvent aux théoricien.ne.s du genre de se fonder sur des cas-limites, extrêmes, pour appuyer leur démonstration du caractère construit de la différence de genre. Ces cas-limites sont ceux des androgynes, des personnes inter-sexuées (indétermination biologique), mais aussi ceux des transgenres. Pourtant, l’exemple des transgenres permet de mettre en évidence le fonctionnement du genre en général. C’est ainsi que Judith Butler, par exemple, l’utilise dans Trouble dans le genre, livre dont on a beaucoup dit (notamment ses détracteurs) qu’il était à l’origine de la théorie queer.

Judith Butler reprend un passage de Mother Camp, d’Esther Newton, qui cite elle-même l’essai « The Garbo Image », de Parker Tyler:

[Greta] Garbo « se mettait en drag » chaque fois qu’elle campait un personnage sombre et glamour, chaque fois qu’elle tombait dans les bras d’un homme ou s’en arrachait, chaque fois qu’elle laissait simplement son cou gracieusement incliné… porter le poids de sa tête jetée en arrière… Jouer la comédie, quel art éblouissant! Tout est jeu de rôle, que le sexe derrière les personnages soit vrai ou non.

Que nous dit cette citation? Que Greta Garbo incarnant un personnage au cinéma incarne en même temps une image de la féminité, une féminité mythique et fantasmée par les hommes auxquels cette image est destinée, et qui fait à son tour fantasmer les femmes qui la voient et rêvent d’y ressembler. Où est donc le modèle? Quel rôle joue-t-elle? Existe-t-il même un modèle, ou celui-ci ne relève-t-il que du mythe, de l’imagination?

Judith Butler montre que cette imitation régit notre manière d’être homme ou femme. Nous nous conformons à un modèle de masculinité ou de féminité qui n’existe pas comme réalité tangible, mais seulement comme idée. Il n’y a donc pas de « vrai sexe », qui s’opposerait à un « faux » (celui des personnes transgenres, notamment). Il y a seulement différents degrés d’imitation: des femmes (biologiquement parlant), par exemple, jouant leur rôle de femme en utilisant les codes liés à ce rôle; des personnes transgenres, biologiquement mâles, utilisant les mêmes codes pour faire coïncider leur être social et leur être profond, en dépit de la biologie. C’est ce que Judith Butler appelle le caractère performatif du genre (de l’anglais to perform, c’est-à-dire à la fois « représenter », « jouer », « mettre en scène »).

H. ch. F. hétérosexuelle, fécondable, souriante et aimant le rouge. S’adresser au service scientifique.

J’ai déjà évoqué, il y a quelques mois, les rapports entre études de genre et sciences exactes et plus précisément, la manière dont les neurosciences traitent les différences sexuelles (c’est-à-dire en partant généralement de ce présupposé, justement, de la différence, qu’il s’agit d’étayer, de confirmer et de perpétuer). D’ailleurs, si vous ne le connaissez pas encore, je vous conseille d’aller faire un tour sur antisexisme.wordpress.com, un blog qui se donne pour objectif de « combattre le sexisme par la science ».

Le numéro de février du magazine Sciences et avenir, que j’évoquais dans ma dernière revue de presse, présente tout un dossier intitulé « Homme – Femme: La science face aux idées reçues ».

Ce dossier s’interroge sur le « piège infernal » de la différence sexuelle envisagée du point de vue des sciences exactes, et sur l’effort des scientifiques pour produire « une description raisonnée de la nature, de mettre toutes ses objets dans des boîtes, avec des étiquettes clairement identifiables », au détriment des sujets de leur individualité irréductible. (Je cite l’éditorial de Dominique Leglu). Le dossier est vraiment bien fait, je vous le conseille.

Cette question du « neurosexisme », ou plus largement de la manière dont la science interroge et interprète les différences (sexuées ou genrées, selon le point de vue que l’on adopte) suscite de plus en plus de travaux de vulgarisation, comme Cerveau rose, cerveau bleu. Les neurones ont-ils un sexe? de Lise Eliot et l’excellent Delusions of Gender de Cordelia Fine, malheureusement pas (encore?) traduit en français.

Un autre type de travaux scientifiques (ou se prétendant tels) concernant les hommes et les femmes a récemment attiré mon attention. Plus précisément, ces travaux semblent concerner les relations entre hommes et femmes. Je dis « semblent », car quatre exemples récents ont en commun une caractéristique frappante: ils décrivent l’effet qu’ont les femmes sur la libido des hommes. Jamais le contraire.

1) Le premier exemple vient d’un article qui n’est malheureusement plus disponible en ligne, à moins que vous soyez abonné.e au Monde.fr; il est intitulé « Les femmes rendent-elles les hommes stupides? » (noter la subtilité du titre, en accord avec celle de l’étude). Cet article semble avoir été copié sur ce forum, mais je ne peux pas assurer qu’il s’agisse de la version exacte. Un bref extrait:

Des études de psychologie ont montré que les messieurs hétérosexuels réussissaient moins bien des tests cognitifs après avoir discuté avec une dame qu’avant. L’inverse n’est pas vrai.

2) Le second article qui a attiré mon attention est un compte-rendu du même journaliste, Pierre Barthélémy, qui tient le blog « Passeur de sciences ». Le titre est, là aussi, aguicheur: « Mesdames, votre fertilité rend les hommes éloquents ». La question à l’origine de l’étude dont il est question est la suivante:

et si les hommes en quête de partenaire devenaient plus éloquents ou changeaient leur manière de parler en fonction de la fécondabilité de leur « cible » ?

Et maintenant le protocole, tenez-vous bien: on confronte des hommes (testés à leur insu) à des femmes « ne prenant pas la pilule et donc susceptibles d’être fertilisées à un moment de leur cycle menstruel ». Je n’entre pas dans les détails, mais le résultat montrerait (de façon peu probante cependant) que les hommes seraient capable de repérer les femmes « fertilisables » et ajusteraient leur comportement et leur manière de s’exprimer en fonction de ce critère.

On retrouve dans ces deux études l’idée que le comportement des hommes serait guidé non seulement par leurs hormones, mais par le désir de se reproduire.

3) Troisième exemple, où l’on retrouve la tendance des auteurs de compte-rendus scientifiques aux titres pour le moins provocants: « Pourquoi les femmes vêtues de rouge excitent les hommes ». Où l’on apprend notamment que les femmes en rouge sont jugées plus réceptives sexuellement.

4) Quatrième et dernier exemple, trouvé par hasard alors que je faisais des recherches pour ce billet: « Bien interpréter un sourire féminin ». A nouveau, le point de vue est masculin, et il s’agit d’étudier l’effet que produisent les femmes sur les hommes, et ses implications sexuelles (… ou pas). Où l’on apprend cette fois que « les hommes cherchant une aventure rapide sont plus enclins que les autres à surestimer l’attirance des femmes pour eux ». (« Ben alors, mademoiselle, t’es pas très souriante dis donc! »)

A quand une étude sur l’effet produit sur les femmes par les hommes pas très souriants, portant du rose et en recherche de partenaire sexuelle? Et à quand une étude sur le désir dans les relations homosexuelles?

Malaise dans la pub (4): ce qu’est une « vraie femme »

On le sait, mais il faut le dire et le répéter, et puis cela fait du bien de l’entendre: la plupart des femmes dans la publicité ne sont pas de « vraies femmes ». Même quand il s’agit de mannequins ou d’actrices, donc de « belles femmes », a priori, selon les normes en vigueur, les images sont retouchées, et souvent outrageusement.

Voici une vidéo qui le dit très bien et le montre par de nombreux exemples. Elle évoque notamment la réaction de Kate Winslet à une photo parue en couverture de GQ, où son corps avait été largement modifié pour la faire apparaître plus mince qu’elle n’est. Kate Winslet avait déclaré qu’elle ne ressemblait pas à cela, et, plus important, qu’elle ne voulait pas ressembler à cela. La vidéo est en anglais, mes excuses aux non-anglophones parmi vous.

Cette uniformisation arbitraire, en fonction des critères de beauté d’une société donnée à un moment T, est non seulement choquante et malhonnête, elle a des conséquences parfois dramatiques sur l’estime de soi et la façon dont on trouve sa place dans la société.

Elle se manifeste parfois de façon extrême, et selon moi révoltante, comme avec cette campagne d’H&M. Regardez bien ces corps: leur posture est étrangement semblable, non? On peut le dire cette fois sans guillemets: il ne s’agit pas de vraies femmes, mais d’images générées par ordinateur.

Le culte de la minceur, qui touche principalement les femmes mais aussi les hommes, a une autre conséquence directe: la mise au ban de la société des « gros », des « hors-normes ». Un article stupide et haineux, intitulé « Je déteste la pub Castaluna », a fait le buzz il y a quelques semaines. La pub Castaluna en question, la voici.

A en juger par le scandale provoqué par l’article, ainsi que par les commentaires sur la page YouTube, je ne suis pas la seule à trouver cette pub, et la femme qui y joue, très belles. Quelque chose me frappe dans les commentaires que je lis et entends à son propos: beaucoup tournent autour de l’idée « voilà une vraie femme », comme ce commentaire sur YouTube: « Une femme, avec un grand F !!!! Enfin !… » Je suis tout à fait d’accord, si on compare cette publicité aux images retouchées voire générées numériquement dont je parlais plus haut. Cependant l’expression « vraie femme » ici sous-entend également autre chose: c’est qu’une femme aux formes épanouies incarnerait l’essence de la féminité (« une Femme avec un grand F »). C’est là une idée très ancienne, qui remonte même aux sources de l’humanité: les formes pleines ne sont pas seulement celles de la femme, mais celles de la femme fertile, la femme mère. Des cultes auraient été rendus, à la fin de la Préhistoire, à une figure féminine à travers laquelle on adorait la Terre, la fertilité et la fécondité.

Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers 24 000–22 000 av. J.-C.

Malgré la mode, malgré les images qui nous environnent, les formes d’une femme restent inconsciemment liées à sa qualité de mère potentielle, une « vraie femme » étant celle qui peut donner la vie.

Vous me direz peut-être que je vais un peu loin, mais il me semble important de souligner que malgré les couches supérieures de notre imaginaire, constituées notamment par ces images omniprésentes qui définissent et assènent les normes de beauté, nous restons profondément marqués par ces conceptions très anciennes de la féminité. Je ne limite pas le goût de certain.e.s pour les femmes rondes à cette idée, évidemment…

Cette forme d’essentialisme inconscient (le fait d’attribuer aux êtres une essence immuable, définie en l’occurrence, pour les femmes, par la maternité) se retrouve parfois de manière plus directe dans la publicité. Castaluna ne joue absolument pas sur cet essentialisme, mais certaines publicités véhiculent des stéréotypes sur ce qu’est « une vraie femme ». Si les femmes se définissent par leur capacité fécondante, alors les règles sont un attribut essentiel de la féminité. C’est en résumé ce qui justifie cette publicité, qui se veut drôle, pour la marque de tampons Libra en Nouvelle-Zélande.

Non seulement cette publicité essentialise la femme, en faisant des menstruations LE critère définitoire de la féminité, mais elle réactive pour cela les codes de la transphobie la plus primaire: les trans ne font que jouer à être des femmes, ne font qu’imiter les femmes, puisqu’ils/elles ne pourront jamais ETRE des femmes, puisqu’ils/elles n’ont pas de règles. Les personnes transgenres chercheraient donc à compenser cette infirmité biologique par l’outrance de leur maquillage et de leurs attitudes, mais dans un monde où être une femme signifie avoir ses règles, ces personnes sont condamnées à l’excès et au ridicule. Le site Hollaback propose une analyse intéressante de cette publicité.

Malaise dans la pub (3): Hétéro, I presume?

J’ai dérogé pour la première fois à ma règle de publication hebdomadaire… J’essaie de sortir la tête de l’eau pour me rattraper. Et puis je te dois des remerciements, lecteur/rice: ce blog totalise maintenant plus de 5500 visites depuis fin septembre, et pour une débutante comme moi, ça fait chaud au coeur 🙂

J’ai parlé dans les deux premiers posts de la série « Malaise dans la pub » de la représentation des femmes dans les publicités pour voitures et de l’image des hommes qui sous-tend ces publicités: machos, amoureux de leurs bagnoles, objectifiant les femmes. Cette représentation stéréotypée se retrouve explicitement dans des publicités destinées à un public masculin.

Il me semble que l’on parle beaucoup de l’image des femmes véhiculée à travers la publicité (même si ce n’est pas assez, et que les choses ne changent pas, au contraire). Dernièrement, il a beaucoup été question des affiches pour le film « Les Infidèles », qui ont été retirées en raison de l’image dégradante de « la femme » (comme s’il y avait « la femme », et non pas « des femmes »… bref) qu’elle présente, ainsi que de leur caractère explicitement sexuel. Une autre campagne a fait le buzz, pour une boutique d’accessoires de football cette fois. 20 minutes titre « Une pub ‘sexiste’ s’attire les foudres des féministes », et je m’interroge: il n’y a donc que les féministes que cela choque, le fait qu’on suggère explicitement une fellation pour vendre des chaussures de sport, et que le credo « prendre soin des clients » conduise à représenter les vendeuses et les vendeurs en train de délivrer des services sexuels? Le co-gérant de la boutique affirme: «On a reçu un super-accueil, même si on se doutait bien qu’on allait éveiller les critiques de groupuscules extrêmes». Sans commentaire.

Ces deux campagnes, qu’il s’agisse de vendre un film ou des chaussures, soulèvent la même question. On se récrie, voire on condamne officiellement l’image dégradante des femmes que ces publicités véhiculent; on n’évoque cependant pas ce qui sous-tend ces publicités, à savoir des stéréotypes concernant la masculinité. Comme dans les publicités pour des voitures dont je parlais il y a quelques semaines, il faut s’interroger sur le discours implicite sur la masculinité qui sous-tend ces représentations. Non seulement les hommes sont censés « ne penser qu’à ça », considérer les femmes comme des bouts de viande (l’affiche des « Infidèles » avec Jean Dujardin ne fait apparaître que les jambes d’une femme, dans une position pour le moins intenable) ou des machines à délivrer du plaisir, mais ils sont toujours blancs, plutôt jeunes ou « dans la force de l’âge », souvent en costume-cravate, et évidemment, hétéros.

L’hétérosexualité va tellement de soi dans la publicité qu’il paraît même étrange de souligner que c’est là un attribut essentiel de « l’Homme » typique auquel ces messieurs sont censés s’identifier. De plus, je connais peu d’exemples de publicités faisant intervenir des hommes qui ne sont pas blancs (aucun ne me vient d’ailleurs à l’esprit), surtout dans le rôle d’un homme aisé, possesseur d’une belle voiture ou en costume-cravate sur des affiches de film; caucasien et hétéro, voilà le portrait-robot du Monsieur Dans La Pub.

Un exemple particulièrement frappant: voici une publicité de toute évidence destinée aux hommes et qui ne se justifie qu’à travers le regard du spectateur masculin et hétéro, potentiel acheteur… mais acheteur de quoi? Il s’agit d’une publicité pour Nissan Pathfinder, diffusée au Brésil en 2003. Une petite capture d’écran pour vous donner envie de cliquer sur le lien (impossible d’intégrer la vidéo):

Cet article sur l’utilisation de l’homosexualité dans la publicité évoque l’émergence de représentation d’hommes gays dans la publicité, mais il me semble que toutes les publicités discutées n’ont pas été diffusées en France mais dans des pays anglo-saxons. De manière intéressante, l’auteur de l’article suggère que les hommes homosexuels seraient plus faciles à caricaturer que les lesbiennes, la caricature faisant selon lui partie intégrante du mécanisme de la publicité; les lesbiennes, elles, seraient moins faciles à caricaturer… car on ne pourrait pas tout ramener au pénis, ce qui serait très souvent le cas avec des pubs mettant en scène des hommes gays.

Pour en revenir aux deux exemples dont je parlais au début, les affiches des « Infidèles » et la vidéo d’une boutique d’accessoires de foot, l’argument principal et sempiternel des défenseurs de ces campagnes est celui de l’humour. Les publicitaires manquent décidément cruellement d’imagination, eux qui mettent en scène des femmes nues et ultra sexualisées à tout va, que ce soit pour vendre des chaussures, des voitures ou, littéralement, n’importe quoi d’autre. Ils manquent aussi d’imagination dans leurs justifications: l’humour, vraiment…? Et à nouveau, on pointe du doigt les féministes et autres rabat-joies manquant, elles/eux, d’humour. L’argument est vieux comme le monde (oui bon enfin presque) et très bien analysé et réfuté dans cette vidéo de Feminist Frequency, sous-titrée en français par votre serviteuse.