Genre et Jeu vidéo (3) : Des muscles et des couilles

Suite de la série de Mar_Lard sur les jeux vidéo, qui aborde cette fois la question des représentations de la masculinité.

Au cas où les lecteurs et lectrices régulier.es de ce blog se poseraient des questions, je [la tôlière] suis en période de concours mais je reviens bientôt, et j’ai bien l’intention de me rattraper! Pardon pour les éventuels commentaires laissés en souffrance, j’y réponds dès que je peux.

On l’a vu dans les deux articles précédents, la féminité telle qu’elle apparaît dans les jeux vidéos est particulièrement codifiée et exacerbée; encore aujourd’hui les créateurs ont du mal à se défaire des poncifs de la bimbo et de la demoiselle en détresse(1). Cependant les archétypes de genre n’affectent pas seulement les représentations féminines ; un rapide tour d’horizon des personnages masculins permet également de dégager des motifs récurrents et pas moins impressionnants dans leurs stéréotypes. Le jeu vidéo est ainsi l’un des médias les plus appliqués à maintenir une représentation dichotomique du genre : un masculin et un féminin bien distincts, aux attributs clairement définis, opposés et exacerbés à l’extrême.

Vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons parler de la masculinité dans les jeux vidéos.

On a du pain sur la planche.(2)

Précisons tout d’abord que nous allons nous intéresser ici principalement aux jeux destinés à un public occidental : les jeux adressés spécifiquement au marché japonais/coréen reflètent une esthétique de la masculinité très différente, suffisamment particulière pour mériter un article à part(3).

Dans le schéma occidental, masculinité = virilité, la virilité étant ici réduite à son expression la plus stéréotypée :

La puissance…

Skyrim

La violence, l’agressivité…

God of War

Les muscles saillants, la force physique…

Brütal Legend

Le stoïcisme, l’impassibilité présentée comme force mentale…

Dante’s Inferno : Le héros établit la taille de ses couilles en cousant une croix chrétienne à même sa chair à vif

L’attitude rebelle et aventurière, soulignée par un teint basané et une barbe mal rasée…

Uncharted

Et bien sûr la possession de nombreuses, belles femelles.

Duke Nukem Forever

Notez comme la plupart des exemples ci-dessus réunissent plusieurs sinon tous ces traits ; de nombreux jeux n’hésitent pas à les accentuer au maximum pour donner naissance à des caricatures hyper-virilisées frôlant le grotesque.(4)

Contra 4

Darksiders

Gears of War

Les éditeurs japonais proposent légèrement plus de variété, notamment grâce à Nintendo qui mise sur une image plus enfantine, familiale et amicale(5) :

Mario

The Legend of Zelda

Kid Icarus

Mais en règle générale, ils se conforment à l’idéal occidental lorsqu’il s’agit de titres « matures » destinés à l’international :

Metal Gear Solid

Castlevania : Lords of Shadow

Asura’s Wrath

Voici d’ailleurs comment la fameuse série Street Fighter représente un personnage de soldat américain :

Le jeu vidéo emprunte également beaucoup aux comics, univers voisin en matière de virilité hypertrophiée :

Même dans les jeux vous permettant de customiser votre avatar, il est souvent difficile de créer un personnage qui déroge à cette règle. Dans World of Warcraft par exemple, mâles = tas de muscles ; c’est d’ailleurs ce qui les distingue des femelles.(6)

Plus qu’une tradition, l’ultra-virilité est un argument de vente, soigneusement mis en avant à travers la jaquette du jeu et tout le marketing qui l’entoure :

Les FPS (jeux de tir à la première personne, le genre le plus populaire aujourd’hui) sont particulièrement coutumiers du fait. Observez ces saisissants collages de jaquettes :

Et cette tendance ne va pas en s’amenuisant, bien au contraire ; certains personnages font ainsi l’objet de véritables liftings entre deux opus d’une série pour rester dans la course à l’hyper-virilité(7). Observez l’évolution de Chris Redfield : à gauche tel qu’il apparaît dans Resident Evil : Code Veronica (2000), et à droite dans Resident Evil 5 (2009).

Tour de bras, teint basané, armement, bosse dans le pantalon…

Plus frappant encore, la métamorphose du Prince de Perse entre Sands of Times (2003) et Warrior Within (2004) :

Il aura suffi d’un an pour transformer le jeune prince aux traits fins, plutôt sensible et timide avec la gent féminine, en une machine de guerre furieuse qui emploie ses premières lignes de dialogue à traiter une femme de salope (7:10). Les fans n’étaient pas ravi(e)s.

De manière générale la gamme d’émotions du Héros Viril Typique est assez restreinte. Motivé par la rage et la vengeance – souvent pour la mort violente d’un personnage féminin(8) (God of War, Castlevania : Lords of Shadow, Dante’s Inferno…), le patriotisme, l’honneur et le sens du devoir (Call of Duty (littéralement), Halo, Prince of Persia, Metal Gear Solid…), le simple goût de la compétition (Madworld, Uncharted, F-Zero…) voire les trois à la fois (Darksiders, Gears of War…), il ne ressent souvent pas la joie, sinon dans le massacre cruel et sanglant de ses ennemis. L’excellent webcomic aptement nommé « Manly Guys Doing Manly Things – The Punchline is Machismo » s’amuse de ces clichés : l’auteur nous dépeint ici une « joyeuse réunion » entre Kratos de God of War, War de Darksiders et Sten de Dragon Age.

« Ah ! Sten, mon ami ! Je suis heureux de te voir en si bonne forme ! » « Kratos ! Quelle heureux hasard que cette rencontre ! » « Et regarde ! Le Cavalier est là aussi! » « Mes amis ! Quelle journée fantastique ! » « Vraiment ! Les mots ne peuvent exprimer mon bonheur ! » « Mon coeur déborde de joie ! »

Cela va sans dire, mais ce Héros Viril Typique est évidemment hétérosexuel. Toujours. D’ailleurs les concepteurs de jeux prennent grand soin de rappeler ce fait, que ce soit en incluant une conquête romantique pour le protagoniste (pléthore d’exemples ici), en jetant de multiples femmes dans son lit (The Witcher, God of War…) ou en le distanciant explicitement du terrible spectre de l’homosexuel. Ainsi, certains FPS poussent le « réalisme » jusqu’à inclure dans leurs dialogues quelques bonnes blagues homophobes afin de reproduire la chaleureuse ambiance macho de l’armée. Exemple plus marquant : la polémique qui entoura Bioware, éditeur pourtant célèbre pour son progressisme en matière de représentations LGBT, avec la publication de Mass Effect 1 & 2. Les jeux permettaient d’incarner un homme ou une femme et offraient nombre d’options romantiques : hétérosexuelles, lesbiennes, extraterrestres même…mais pas gays.

(9)

Les créateurs ont expliqué cela par le fait que Shepard, le/la protagoniste de Mass Effect, était un personnage avec certains aspects prédéfinis…Une justification étonnante quand on sait que ce même personnage est entièrement customisable : libre à vous de décider de son sexe, son apparence, son histoire, son caractère, ses choix moraux…En clair, le seul et unique « aspect prédéfini » de Shepard, c’est qu’il n’est pas gay. Surtout pas.(10)

Notez que TOUS les exemples cités ci-dessus sont des personnages principaux contrôlés par le joueur : ils sont ses avatars, ses incarnations vidéoludiques. De nombreux jeux vont jusqu’à gommer toute identité propre du personnage principal masculin pour que le joueur puisse s’y projeter au maximum :

Halo

F.E.A.R

Metro 2033

Ces personnages sont masqués pendant la totalité ou l’essentiel du jeu et n’ont que peu ou pas de dialogue/personnalité…si ce n’est pour établir leur virilité. Parfois ils n’ont même pas de nom propre, mais un titre (Masterchief dans Halo, Point Man dans F.E.A.R…). Dans le cas des jeux à la première personne, il n’est pas rare que la représentation du personnage dirigé se limite au soldat sans visage sur la jaquette (voir FPS ci-dessus). Ces avatars ne sont littéralement que des réceptacles ultra-virils destinés à accueillir le joueur.

Ce qui m’amène à répondre à une objection que l’on m’a beaucoup faite à propos du premier article de cette série et que l’on peut résumer par « Mais les personnages masculins sont tout aussi sexualisés/idéalisés ! »(11) Il se trouve d’ailleurs que ce sujet a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps : un long article d’Une Heure de Peine et une excellente vidéo de The Movie Bob (en anglais)(12) détaillent les arguments que je vais développer ici.

A savoir : ces personnages ultra-virils correspondent certes à des fantasmes sexuels, mais ce sont encore et toujours des fantasmes masculins. Kratos n’exhibe pas son abondante musculature, sa puissance et sa férocité pour plaire à un hypothétique public féminin :

Il est ainsi pour flatter le joueur masculin qui va s’incarner en lui et devenir, le temps d’une partie, un dieu viril invincible. Croyez bien que la plupart des femmes ne trouveront pas Kratos sexuellement attirant, mais plutôt repoussant…(13) Cette excellente planche de Shortpacked ! résume la situation :

« J’en ai assez de t’entendre râler que les femmes sont objectifiées sexuellement dans les comics ! Les mecs le sont aussi ! Ce sont de grosses bêtes de muscles impossibles ! » « D’abord, recherche « fausse équivalence » sur Google. » « Etre une grosse bête de muscles impossibles est un fantasme de pouvoir masculin. Ça n’a rien à voir avec ce qu’une femme comme moi trouve attirant. » « Laisse-moi te montrer ce que je veux dire. Pour que je fantasme sur Batman, il doit être bâti pour la dextérité, pas la puissance. Rendons le plus mince. » « Et tu sais quoi ? C’est important que ses yeux soient visibles. Ils devraient être grands et intenses. Rajoutons des joues rougissantes et des lèvres à baisers. » « Ce dessin me dérange. » « Bienvenue dans ma vie de tous les jours. »

Pour rester dans l’univers God of War, le troisième opus de la série nous offre une scène tout à fait révélatrice : Kratos s’introduit dans la chambre de la déesse Aphrodite et la trouve occupée au lit avec deux de ses servantes. Après quelques plans appuyés et des gémissements dignes d’un film pornographique, les trois femmes (aux seins dénudés pour le plaisir du joueur) interrompent leurs activités et Aphrodite invite Kratos dans son lit : « Sais-tu depuis combien de temps je n’ai pas eu la visite d’un vrai homme ? », dit-elle en se tordant dans des poses sensuelles pour la caméra. Le joueur peut alors choisir d’accepter son offre ; s’ensuit un mini-jeu où il doit pilonner la déesse grâce aux boutons de sa manette, pendant que les deux servantes délaissées observent la scène avec envie en se tripotant mutuellement (« Quand est-ce que ce sera notre tour ? »). Aphrodite conclut : « Tu as vraiment un don des dieux, Kratos ».

(Vidéo NSFW) God of War III – Aphrodite Sex Scene

Si là, on ne nage pas en plein dans le fantasme masculin hétéro…

Au cours du colloque Genre & Jeu vidéo de Lyon, un chercheur émettait l’hypothèse que les jeux vidéos avaient évolué vers ce modèle d’hyper-virilité exacerbée pour compenser le caractère essentiellement non-viril de l’activité (rester statique et sédentaire, affalé devant un écran) : permettre au joueur d’incarner des avatars ultra-masculins permettrait en quelque sorte de les « rassurer » quant à leur propre virilité. Toujours est-il que ces représentations sont problématiques, pour deux raisons :

  • Tout comme les bimbos hypersexualisées, elles s’adressent encore et toujours au public masculin, contribuant ainsi à faire des jeux vidéo un loisir peu attirant pour les femmes.

  • Elles perpétuent des idéaux masculins de virilité inatteignables, destructeurs et aliénants pour les hommes comme pour les femmes.

On est donc dans un environnement fictionnel où les hommes sont incarnés et les femmes mises en scène. Pour illustrer ce propos, penchons-nous sur la représentation de la fameuse héroïne Lara Croft dans le trailer polémique évoqué plus haut, et comparons-la à son équivalent masculin, Nathan Drake d’Uncharted.

(Cette vidéo comporte des scènes d’une grande violence et une tentative de viol)

La souffrance et la vulnérabilité de l’héroïne sont mises en scène voire sexualisées par ses poses et ses abondants gémissements. En une minute, cette bande-annonce lui fait subir toutes sortes d’attaques pour le plaisir du spectateur – et pour lui donner envie d’acheter. Interrogé sur ces choix créatifs, le producteur Ron Rosenberg explique :

« Quand tu vois [Lara] face à ces obstacles, tu te prends d’affection pour elle, peut-être plus que tu ne te prendrais d’affection pour un personnage masculin…Quand les gens jouent Lara, ils n’ont pas vraiment envie de se projeter eux-mêmes dans le personnage. Ils sont plutôt « J’ai envie de la protéger ». Ca instaure cette dynamique « Je pars à l’aventure avec elle et je vais essayer de la protéger. » Cette capacité à la voir comme une humaine est plus attirante pour moi que la version sexualisée d’auparavant. En partant de rien, elle devient une héroïne…on la construit petit à petit et juste quand elle prend confiance en elle, on la brise à nouveau. Elle est vraiment transformée en un animal acculé. C’est un grand pas dans son évolution : elle est forcée à se battre ou mourir. »

Bon. On le voit, les créateurs ne considèrent pas un instant que le joueur ou la joueuse puisse vouloir incarner le personnage de Lara : au lieu d’être le sujet actif de son propre jeu, elle est l’objet passif du regard et des attentions du joueur. Ce dernier est censé adopter la position de protecteur – sous-entendu masculin – du personnage féminin…(14)

Qu’en est-il donc du héros masculin de Uncharted ?

A priori, Nate est dans une situation tout aussi délicate…Et pourtant. Marchant droit dans le désert, il adopte une pose résolue, surplombant l’environnement hostile. Il s’empare d’une mitraillette, instrument de pouvoir, et continue là où un autre a échoué. Il reste calme et conserve même une attitude rebelle et arrogante face au danger de mort. Le tout pendant que la voix off – la sienne – parle de la force et du courage de réaliser ses rêves.

A n’en pas douter, Nate est un héros – un personnage aspirationnel pour les joueurs, plaisant à incarner. Lui aussi traverse des épreuves d’une grande violence pendant ses aventures – il est battu, drogué, capturé…mais il les traverse toujours avec flegme et classe, avant de conclure d’un sourire rebelle et d’un one-liner digne d’Indiana Jones.

Les joueurs peuvent se rêver en Nathan Drake, héros aventurier…mais qui voudrait se rêver en Lara Croft, animal traqué ?

Pour poursuivre dans cette veine, reprenons les personnages masculins « neutres » évoqués plus haut, ces simples coquilles vides dédiées à l’incarnation du joueur : un personnage principal féminin n’est jamais neutre(15). Même lorsqu’elles ne sont pas visibles pendant le gameplay, comme Faith de Mirror’s Edge ou Samus de Metroid, les héroïnes sont abondamment mises en scène lors de cinématiques ou dans le marketing qui entoure le jeu. Ce sont des entités séparées du joueur, avec un physique, une histoire, une personnalité prédéfinie. Lorsque l’on joue à Halo, on devient Master Chief ; lorsque l’on joue à Metroid, on suit Samus dans ses aventures. On ne l’incarne pas : on l’accompagne – on la regarde. Car au fond, les créateurs créent toujours leurs jeux pour des hommes hétéros, ceux qui aiment être virils et regarder de belles femmes.

La prochaine fois nous nous pencherons sur le modèle de masculinité alternatif, nettement plus adressé au public féminin, proposé par les jeux du marché asiatique. Pour souligner à quel point la différence est grande, il n’est pas meilleur exemple que le jeu Nier, où les créateurs ont cru bon de proposer deux versions du héros ; l’une destinée au public occidental…

…et l’autre au public asiatique :

A bientôt pour parler de jeunes éphèbes androgynes, donc !

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1 Deux exemples polémiques actuellement : ce trailer pour Hitman : Absolution aux femmes ultra-sexualisées et à la violence fétichisée, et ce reboot de la fameuse série Tomb Raider mettant en scène la vulnérabilité et la souffrance de l’héroïne « pour donner envie au joueur de la protéger », selon son créateur. (^)


2 Avant qu’on ne me reproche le choix de l’illustration (c’est qu’en préparant cet article j’ai fait face à des vagues de « mais Duke Nukem c’est pas pareil, c’est une parodie assumée ») :
– Oui, le Duke est une caricature. Il a été créé précisément pour incarner le héros de jeu vidéo viril, macho poussé à l’extrême. Ce qui en fait l’illustration parfaite pour cet article.
– Le fait que Duke Nukem soit une « parodie assumée » ne veut pas dire qu’il ne se conforme pas aux clichés discutés ici. Au contraire, il les pousse à l’extrême : il s’adresse aux joueurs qui aiment « jouer les machos », même si c’est pour rire. Par pitié qu’on ne vienne pas me dire sérieusement que Duke Nukem est une œuvre de dénonciation du machisme. (^)


3 Les fans de J-RPG voient de quoi je veux parler. (^)


4 Sérieusement, comparez : on dirait des dessins de Rob Liefield. (^)


5 Encore que, la « féminisation » de Link provoque la grogne d’une partie des joueurs occidentaux… (^)


6 Comme le montre cet article, les femelles étaient bien plus proches des mâles en termes de musculature à l’origine ; elles furent modifiées après que des joueurs se soient plaints qu’elles étaient « laides ». Cette anecdote permet de constater à nouveau à quel point les exigences corporelles sont différentes selon le genre, même pour des races de monstres fantastiques. (^)


7 Ce traitement est d’ailleurs loin d’être réservé aux personnages masculins : observez l’inflation mammaire progressive d’Ivy de Soul Calibur (^)


8 Voir le site Women in Refrigerators pour ce phénomène étudié dans les comics (^)


9 Et avant qu’on ne me sorte « Les Asari sont une espèce asexuée » : elles ont une apparence féminine, de top-modèles qui-plus-est, ainsi qu’une voix de femme ; elles se conforment aux conceptions classiques du genre féminin ; elles sont désignées par des pronoms féminins. Les déclarer officiellement asexuées n’était qu’une excuse pour inclure une romance lesbienne dans Mass Effect 1 sans l’appeler par ce nom ; dans Mass Effect 2 c’est devenu un moyen de camoufler l’absence criante de romance gay. (^)


10 Et quand enfin Bioware a intégré une option gay dans Mass Effect 3, au tour des joueurs de piquer une crise… (^)


11 Pour citer ce pigiste (tweets du 18 juin) : « Intéressant. Il y a quelques temps, j’ai écrit un article se plaignant que les personnages masculins dans les jeux vidéo étaient tous des bites sur pattes. Il y eut beaucoup de réponses, mais très peu soulignant que la représentation des personnages féminins était tout aussi mauvaise. Aujourd’hui, je me plains de la pauvreté des personnages féminins, et immédiatement beaucoup de commentaires d’hommes qui pleurnichent parce qu’ils sont mal représentés aussi. » (^)


12 Movie Bob a réalisé d’autres excellentes vidéos sur le thème « Genre & Jeu vidéo » : celle-ci, proche de mon premier article, sur la représentation des femmes (et l’accueil réservé aux féministes par la communauté gamer), et celle-ci sur le harcèlement sexuel des gameuses et le sexisme de la communauté geek/gamer. (^)


13 Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’aucune femme ne peut être attirée par cet archétype viril : chacun ses goûts et tout pour le mieux. Simplement que si une joueuse en vient à apprécier Kratos, c’est un effet collatéral : elle n’est pas la cible principale visée lors de la création du personnage. (^)


14 Pour plus d’informations sur les innombrables problèmes posés par ce trailer et les explications du producteur, voir ici et ici (anglais). (^)


15 Il existe une seule et unique exception à cette règle : Chell de Portal, qui comme son alter-égo masculin Gordon Freeman de Half-Life dispose d’un physique standard, n’a pas de voix et se caractérise uniquement par son nom et son visage. (^)

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Malaise dans la pub (3): Hétéro, I presume?

J’ai dérogé pour la première fois à ma règle de publication hebdomadaire… J’essaie de sortir la tête de l’eau pour me rattraper. Et puis je te dois des remerciements, lecteur/rice: ce blog totalise maintenant plus de 5500 visites depuis fin septembre, et pour une débutante comme moi, ça fait chaud au coeur 🙂

J’ai parlé dans les deux premiers posts de la série « Malaise dans la pub » de la représentation des femmes dans les publicités pour voitures et de l’image des hommes qui sous-tend ces publicités: machos, amoureux de leurs bagnoles, objectifiant les femmes. Cette représentation stéréotypée se retrouve explicitement dans des publicités destinées à un public masculin.

Il me semble que l’on parle beaucoup de l’image des femmes véhiculée à travers la publicité (même si ce n’est pas assez, et que les choses ne changent pas, au contraire). Dernièrement, il a beaucoup été question des affiches pour le film « Les Infidèles », qui ont été retirées en raison de l’image dégradante de « la femme » (comme s’il y avait « la femme », et non pas « des femmes »… bref) qu’elle présente, ainsi que de leur caractère explicitement sexuel. Une autre campagne a fait le buzz, pour une boutique d’accessoires de football cette fois. 20 minutes titre « Une pub ‘sexiste’ s’attire les foudres des féministes », et je m’interroge: il n’y a donc que les féministes que cela choque, le fait qu’on suggère explicitement une fellation pour vendre des chaussures de sport, et que le credo « prendre soin des clients » conduise à représenter les vendeuses et les vendeurs en train de délivrer des services sexuels? Le co-gérant de la boutique affirme: «On a reçu un super-accueil, même si on se doutait bien qu’on allait éveiller les critiques de groupuscules extrêmes». Sans commentaire.

Ces deux campagnes, qu’il s’agisse de vendre un film ou des chaussures, soulèvent la même question. On se récrie, voire on condamne officiellement l’image dégradante des femmes que ces publicités véhiculent; on n’évoque cependant pas ce qui sous-tend ces publicités, à savoir des stéréotypes concernant la masculinité. Comme dans les publicités pour des voitures dont je parlais il y a quelques semaines, il faut s’interroger sur le discours implicite sur la masculinité qui sous-tend ces représentations. Non seulement les hommes sont censés « ne penser qu’à ça », considérer les femmes comme des bouts de viande (l’affiche des « Infidèles » avec Jean Dujardin ne fait apparaître que les jambes d’une femme, dans une position pour le moins intenable) ou des machines à délivrer du plaisir, mais ils sont toujours blancs, plutôt jeunes ou « dans la force de l’âge », souvent en costume-cravate, et évidemment, hétéros.

L’hétérosexualité va tellement de soi dans la publicité qu’il paraît même étrange de souligner que c’est là un attribut essentiel de « l’Homme » typique auquel ces messieurs sont censés s’identifier. De plus, je connais peu d’exemples de publicités faisant intervenir des hommes qui ne sont pas blancs (aucun ne me vient d’ailleurs à l’esprit), surtout dans le rôle d’un homme aisé, possesseur d’une belle voiture ou en costume-cravate sur des affiches de film; caucasien et hétéro, voilà le portrait-robot du Monsieur Dans La Pub.

Un exemple particulièrement frappant: voici une publicité de toute évidence destinée aux hommes et qui ne se justifie qu’à travers le regard du spectateur masculin et hétéro, potentiel acheteur… mais acheteur de quoi? Il s’agit d’une publicité pour Nissan Pathfinder, diffusée au Brésil en 2003. Une petite capture d’écran pour vous donner envie de cliquer sur le lien (impossible d’intégrer la vidéo):

Cet article sur l’utilisation de l’homosexualité dans la publicité évoque l’émergence de représentation d’hommes gays dans la publicité, mais il me semble que toutes les publicités discutées n’ont pas été diffusées en France mais dans des pays anglo-saxons. De manière intéressante, l’auteur de l’article suggère que les hommes homosexuels seraient plus faciles à caricaturer que les lesbiennes, la caricature faisant selon lui partie intégrante du mécanisme de la publicité; les lesbiennes, elles, seraient moins faciles à caricaturer… car on ne pourrait pas tout ramener au pénis, ce qui serait très souvent le cas avec des pubs mettant en scène des hommes gays.

Pour en revenir aux deux exemples dont je parlais au début, les affiches des « Infidèles » et la vidéo d’une boutique d’accessoires de foot, l’argument principal et sempiternel des défenseurs de ces campagnes est celui de l’humour. Les publicitaires manquent décidément cruellement d’imagination, eux qui mettent en scène des femmes nues et ultra sexualisées à tout va, que ce soit pour vendre des chaussures, des voitures ou, littéralement, n’importe quoi d’autre. Ils manquent aussi d’imagination dans leurs justifications: l’humour, vraiment…? Et à nouveau, on pointe du doigt les féministes et autres rabat-joies manquant, elles/eux, d’humour. L’argument est vieux comme le monde (oui bon enfin presque) et très bien analysé et réfuté dans cette vidéo de Feminist Frequency, sous-titrée en français par votre serviteuse.

Malaise dans la pub (2): eh, les mecs, on vous prend pour des cons

Quand on envisage la publicité du point de vue du genre, on pense d’abord (seulement?) à la représentation des femmes et au sexisme qu’elle véhicule souvent. Il est plus rare, il me semble, de s’interroger sur la représentation des hommes. Pourtant, dans n’importe quel domaine, il est impossible selon moi de découpler la représentation du masculin de la représentations du féminin: on ne comprend pas la première sans la seconde, et vice versa. Toute attitude spécifique à l’égard d’un genre suppose, en creux, l’attitude opposée à l’égard de l’autre genre, c’est-à-dire un discours implicite.

Ce qui m’intéresse ici, ce sont les discours implicites justifiant la perpétuation dans les images publicitaires du rapport de domination traditionnel du masculin sur le féminin, mais aussi la façon dont ce discours est rendu plus complexe par des représentations et des codes nouveaux, souvent difficilement interprétables.

Je parlais la semaine dernière de la représentation des femmes dans les publicités pour des voitures ciblant un public masculin. Ces publicités véhiculent et perpétuent des stéréotypes plus qu’usés sur l’Homme Fort, le vrai, attiré par le pouvoir-l’argent-les-belles-voitures-les-belles-femmes, j’en passe, vous avez saisi l’idée. Autant de stéréotypes que l’on retrouve évidemment dans les publicités pour hommes.

Un jour, un (ou une) publicitaire a eu une idée de génie. Il ou elle s’est dit qu’on ne pourrait plus accuser les publicitaires de sexisme si les hommes aussi étaient représentés comme des objets, ridiculisés, violentés.

Et l’homme objet apparut.

Et les publicitaires dirent à l’homme: il n’y a pas de raison que la femme soit la seule à être malade de complexes à propos de son physique. Voici à quoi tu dois ressembler; maintenant regarde-toi dans une glace. (Et les publicitaires furent très contents de leur idée.)

Chez Dolce et Gabbana, on est allé très loin avec cette idée. On s’est dit qu’il n’y avait pas de raison que seules les femmes soient soumises à des violences dans leurs publicités. Alors comme pendant à ça:

on a créé ça:

Les publicitaires jouent parfois sur l’inversion des codes de façon humoristique. Témoin cette publicité d’Eram. Ce que je comprends de cette image, c’est que la stratégie ne consiste pas à mettre les chaussures en avant mais avant tout à provoquer et à faire parler de la marque. Mais sinon, je ne vois pas tellement en quoi c’est drôle.

Ce renversement humoristique des codes prend souvent un tour inattendu: faire passer les hommes pour des crétins. LG ne met pas en scène une femme pour vendre sa machine à laver, mais un homme, ce qui est original. On devine la main féminine derrière la remarque sarcastique: « tu vois, le linge ne se lave pas tout seul ». Parce que la machine à laver LG est tellement simple d’utilisation que même les hommes peuvent faire leur propre lessive. Eh, les mecs, on vous prend pour des cons.

Les vidéos « Target women » décryptent les publicités (américaines) ciblant les femmes. Dans cette vidéo, Sarah Haskins évoque le stéréotype du « doofy husband », le mari qui devient maladroit dès que (étrange!) il entre dans l’espace domestique, réservé évidemment aux femmes. Ce cliché prétend mettre les femmes en situation de pouvoir en tournant les hommes en ridicule, exactement comme avec la pub de LG ci-dessus. Il ne fait ainsi que perpétuer le stéréotype de l’association entre le féminin et le domestique, en suggérant en plus (vieil argument) que ce rôle leur conférerait un pouvoir spécifique. De plus, ce pseudo-retournement consiste à inverser la situation de domination: on reconnaît les codes de la domination (situation de maîtrise vs maladresse, incompétence, voire bêtise) et on est censé rire de l’inversion de ces codes. J’imagine des réactions possibles: « mais enfin, tu es féministe, c’est ce que tu veux, non? » Ben non. Est-il utile de rappeler que l’on ne lutte pas contre une situation de domination en en imposant une autre?

Dans la série stratégie marketing (il ne s’agit pas cette fois de publicité):
Le papa de Mia a signalé il y a quelques mois à ses lecteurs un stratégie marketing hallucinante des magasins de vêtements pour enfants Du pareil au même: le « papa code ». Commentaire du papa en question:

Il s’agit d’apposer sur chaque vêtement une signalétique discrète (losange bleu, cercle orange, triangle rose…) afin d’indiquer à ces crétins de pères comment habiller leurs enfants correctement. Car c’est bien connu : aussi aveugles qu’idiots, les pères sont incapables d’assortir chaussures et blouses, pantalons et tuniques, robes et collants. Ils ont donc besoin de petits symboles colorés destinés à leur éviter de penser, ou plutôt d’ESSAYER de penser, puisque, rappelons-le, papa = demeuré.

DPAM a tenté par la suite de justifier son entreprise.

Masculin/Féminin (2)

Je parlais la semaine dernière du rapport que l’on peut établir entre le masculin et le féminin dans la réalité d’une part, et dans la langue d’autre part. Mon objectif était de montrer que les outils que nous avons à notre disposition pour mettre des mots sur la réalité ne peuvent jamais être considérés comme neutres ou comme « naturels »: ils sont forcément, eux-mêmes, le reflet d’une construction sociale de cette même « réalité ».

On peut voir un exemple de ce lien de dépendance réciproque avec l’histoire du mot mer, telle que la décrit la linguiste Marina Yaguello (Le sexe des mots, Belfond, 1989). Celle-ci rappelle que le mot français est hérité du latin mare, qui était neutre (le latin comptait trois genres grammaticaux: féminin, masculin et neutre). Le français a donc conservé un mot latin en en changeant le genre lexical: rien d’étonnant à cela, le neutre ayant disparu dès l’époque latine. Le français, lui, ne conserve pour les noms que deux genres, le féminin et le masculin. Cependant, le passage du neutre au féminin est original, étant donné que la plupart des mots neutres se sont alignés sur le masculin lorsque ce genre lexical s’est réduit pour ensuite disparaître. Le français la mer (attesté depuis le XIème siècle) constitue une exception d’autant plus notable que les autres langues romanes ayant hérité de mare en ont fait un masculin. M. Yaguello souligne que mer et jument sont les seuls neutres latins à être devenus directement féminins en français.

Les grammairiens J. Damourette et E. Pichon (Des mots à la pensée, D’Artrey, 1911-1927) expliquaient ainsi cette exception:

Il semble difficile d’expliquer cette modification autrement que par des besoins métaphoriques conformes à l’esprit national (sic), la mer ayant été conçue par nos ancêtres, de même que par nous, comme quelque chose de féminin. La mer est d’aspect changeant comme une femme, journalière [= elle change d’aspect tous les jours], d’humeur mobile comme une jolie capricieuse, attirante et dangereuse comme une beauté perfide (…) elle est l’amante et la meurtrière du marin… (cité par M. Yaguello, p. 114)

Comme le fait remarquer M. Yaguello, « tous les stéréotypes y sont ». Cette association se fait généralement avec l’eau (elle aussi relevant du genre féminin), cet élément s’opposant au feu. Dans le passage suivant, pour parler de la Seine et de la navigation en eau douce en général, c’est le féminin rivière, et non le masculin fleuve, que choisit Maupassant dans la nouvelle « Sur l’eau »:

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l’Océan.

Dans ce passage où la personnalisation de la mer et de la rivière est évidente, la « perfidie » de cette dernière s’oppose à la loyauté de la mer et des « hautes vagues de l’Océan« .

Le genre féminin est ainsi support de rêverie et de représentations dictées par une certaine image de la féminité, que l’on retrouve dans toute l’histoire de la littérature, de manière positive ou négative. Et l’on peut se demander si, comme le pensaient Damourette et Pichon, l’association entre l’eau et le féminin préexiste à la formation du français et commande la fixation du mot mer comme féminin, ou si la langue ne fait que favoriser cette association de manière fortuite. Le caractère exceptionnel de l’histoire de ce mot inviterait à préférer la première solution.

L’histoire de la langue fournit ainsi quelques exemples intéressants de basculement d’un genre lexical à un autre. L’usage a longtemps hésité entre le féminin et le masculin pour le mot aigle, masculin en français moderne. Ce mot proviendrait soit du latin aquila, qui est féminin, soit de l’ancien provençal aigla, féminin lui aussi. Il est employé au masculin et au féminin en ancien français, très souvent au féminin au XVIème siècle; au XVIIème, il est déclaré de genre masculin quand il signifie « grand oiseau de proie diurne », et n’est alors plus employé au féminin que pour désigner l’aigle femelle. Ce qui n’empêche pas La Fontaine d’écrire:

L’aigle, reine des airs, avec Margot la Pie / Différentes d’humeur, de langage et d’esprit (Fables, « L’aigle et la pie).

Le Trésor de la Lange Française informatisé suggère que cette fixation, contraire à l’usage majoritaire du siècle précédent, serait liée au fait que les noms d’autres oiseaux de proie sont masculins: faucon, épervier. Cependant ce n’est pas le cas de tous les oiseaux de proie, comme le prouvent la buse ou les divers types de chouettes… D’ailleurs, la terminaison par un -e muet commande souvent l’utilisation du genre féminin. M. Yaguello propose une explication plus satisfaisante:

il est probable que cet oiseau a été perçu comme symbolisant des vertus mâles plutôt que féminines; cela a suffi à inverser son genre malgré la présence de -e muet. L’aigle, « roi des oiseaux », est ainsi devenu symbole impérial.

Pourtant il semble que le genre féminin n’empêcha pas les Romains d’utiliser l’aigle comme symbole pour leurs armées. Napoléon reprit ce symbole, qui forme un couple intéressant avec celui des abeilles, symboles d’immortalité et de résurrection. L’aigle est de nos jours l’emblème de nombreux pays, notamment l’Allemagne et les Etats-Unis, et il ne fait nul doute qu’il représente un symbole de virilité.

Pour aller plus loin:

C. Michard, Le sexe en linguistique. I: Sémantique ou zoologie?, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2001. (Exposition des principales théories concernant le genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970)

Tu seras un homme, mon fils (De la virilité en littérature… et ailleurs)

« On dit que je suis misogyne. Mais tous les hommes le sont. Sauf les tapettes ! » David Douillet, L’Ame du conquérant (Robert Laffont, 1998)

« Je lui donnai quelques gifles bien senties – senties par moi, je veux dire: j’ai toujours eu la plus grande difficulté à battre les femmes, dans ma vie. Je dois manquer de virilité. » Romain Gary, La promesse de l’aube (Folio, 1980)

J’ai honte de l’avouer, mais je n’ai pas lu la première oeuvre citée; le Canard enchaîné s’en est chargé pour moi, et ce morceau d’anthologie s’est retrouvé à peu près partout après l’annonce de la nomination de David Douillet comme ministre des Sports. J’ai lu la seconde, en revanche, mais jusqu’à la moitié seulement; je me suis en fait arrêtée quelques lignes après l’aveu de ce « manque de virilité ». Le lien entre les deux s’est fait par pure coïncidence, la citation de Douillet m’étant arrivée en pleine face un jour ou deux après avoir arrêté de lire le roman de Gary.

La Promesse de l’aube est un roman autobiographique, ce qui confère évidemment à cet aveu une dimension encore plus dérangeante. Quelques passages m’avaient déjà titillée, comme celui où il explique que l’inceste est pour lui très tolérable, ou la remarque, faite en passant, qu’il n’a rien contre les homosexuels, « mais rien pour non plus ». J’ai commencé à ressentir un vrai malaise quand, quelques lignes avant la phrase citée plus haut, j’ai lu: « Une immense pitié de moi-même m’envahit. Non seulement je venais de subir les plus cruel des affronts [sa copine l’a trompé, ndlr], mais il ne se trouvait dans le monde entier qu’une tantouse pour offrir de me consoler et me tenir la main. »

Que les choses soient claires: j’ai évidemment conscience que cette « pitié de moi-même » est vue d’un oeil ironique par le narrateur autobiographique, et que celui-ci pose un regard plein d’humour sur lui-même tout au long du roman. Mais je ne vois pas en quoi cela pourrait justifier l’emploi du mot si violent de « tantouse ».

Mais j’ai continué à lire. La copine du pauvre jeune homme trompé rentre à la maison et se prend une raclée. Oui, mais attention, pas très fort: il a du mal à taper sur les femmes, parce que sa maman était tellement envahissante qu’il souffre certainement (nous dit encore ce narrateur plein d’humour) d’un « manque de virilité ». Je n’ai pas pu aller plus loin.

Rétrospectivement, je me dis que j’aurais dû arrêter de lire dès la première remarque homophobe; mais j’ai eu la faiblesse de me / le justifier en me disant qu’il fallait replacer l’oeuvre dans son contexte, que l’homophobie était beaucoup plus répandue à l’époque. Non, ce n’est pas une excuse: on ne peut pas accuser un homme ou une femme du XVIème siècle d’être homophobe, ce serait totalement anachronique; je ne saurais pas dire à partir de quelle époque je considère que cela devient intolérable, mais ici, ça l’est.

Le lien entre l’homophobie du personnage (autobiographique) et sa réaction automatique de violence envers la femme qui l’a trompé est tout à fait évident dans le passage: l’articulation se fait grâce au thème de la « virilité ». La définition qu’on trouve dans le « Trésor de la Langue Française Informatisé«  est la suivante:

A. [Par opposition à féminité] Ensemble des attributs, des caractères physiques de l’homme adulte. Vigueur sexuelle. Ensemble des attributs virils, sexe masculin.
B. Ensemble des qualités (fermeté, courage, force, vigueur, etc.) culturellement attribuées à l’homme adulte.

Le dégoût du personnage pour l’homosexuel qui lui offre son soutien et lui fait, en tout cas le pense-t-il, des avances, ainsi que l’emploi du mot « tantouse », sont évidemment liés à son mépris du « manque de virilité »; mépris qui fait de lui un personnage ô combien complexe, puisque lui-même ne serait pas suffisamment viril pour battre les femmes correctement.

La réaction du personnage (sa violence physique) est présentée de manière tellement naturelle par le narrateur que je ne peux pas croire qu’il s’agisse, là non plus, d’un trait d’humour. Nous sommes plutôt censés voir de l’humour dans le pseudo-aveu qui suit. David Douillet, lui, est un homme très sérieux (et pour cause: il est ministre de la Vème République), et c’est tout à fait sérieusement qu’il justifie sa « mysogynie rationnelle ». De même que la nature assigne à l’Homme et à la Femme des rôles bien définis (petit jeu: devinez qui va à la chasse et qui s’occupe des enfants dans la grotte familiale), elle a apparemment doté tous les Hommes de cette « mysogynie rationnelle ». Tous? Non! Il existe malheureusement quelques aberrations, des erreurs de la nature, des « tantouses », des « tapettes », qui ne sont pas mysogynes. Par manque de virilité, sans doute.

Etes-vous une femmelette?


Pour le plaisir, voici le texte du poème de Kipling auquel je fais allusion dans le titre (c’est encore mieux « en anglais », bien sûr).

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.