Le Magazine Littéraire « enquête » sur les études de genre

Je continue sur la série « Le Genre C’est Le Mal ». Le Magazine Littéraire a publié dans son numéro de janvier 2013 une « Enquête sur les ‘gender studies' ». Les études de genre semblent susciter un intérêt certain dans les médias, dû non pas au fait qu’il « envahisse » l’Université française, comme on a pu le prétendre, mais à la polémique issue des milieux catholiques conservateurs en 2011 et relancée par le mariage pour tou·te·s.

Un article récent de Sciences Humaines (magazine de vulgarisation de référence), intitulé « Masculin – féminin: le genre explique-t-il tout? (question rhétorique s’il en est), est très bien analysé sur le blog Une heure de peine dans « Du genre face à la paresse intellectuelle ». Denis Colombi montre en quoi il constitue un condensé des idées reçues que l’on retrouve de manière systématique chez les polémistes « anti-genre ». Le même problème se pose avec Le Magazine Littéraire, même si le dossier est globalement de meilleur niveau.

Un mot d’abord sur son titre: « Enquête sur les ‘gender studies' ». Alors que le concept de genre avait déjà été utilisé à plusieurs reprises dans ce magazine, par exemple dans un dossier sur Jean Genet intitulé « De tous les genres » (2010), se présente soudain la nécessité de mener une « enquête » sur les études de genre. Le terme d’« enquête » évoque, outre les enquêtes criminelles (!), un genre journalistique chéri d’émissions comme « Envoyé Spécial » ou « Enquête exclusive ». On imagine presque Bernard de la Villardière marchant vers nous, le sourcil sérieux et le visage préoccupé, nous présentant un sujet sur « cette théorie du genre qui inquiète les Français ».

Qu’y trouve-t-on?

Dans ces neuf pages coordonnées par Patrice Bollon (présenté comme un « journaliste spécialisé dans la critique musicale et écrivain »), on trouve un long article de ce dernier, formant le coeur du dossier et intitulé « La guerre des genres ». On lui doit aussi quatre encadrés: « Histoire – Généalogie du genre », « Deux pôles opposés ou un continuum? », « Malaise dans la psychanalyse » et « L’éthique est-elle sexuée? ». Le dossier comporte en outre:

  • « La biologie et le sexe des anges », par Thomas Tanase, agrégé d’histoire;
  • un entretien avec l’anthropologue Françoise Héritier;
  • « Une inquiétante utopie du neutre », par le sociologue Shmuel Trigano;
  • une bibliographie.

Un dossier assez fourni, donc, avec un élément frappant: pas un·e des auteur·e·s n’est spécialiste d’études de genre. L’entretien avec Françoise Héritier fait figure d’exception, mais il est mené lui aussi par un non-spécialiste. En outre, Françoise Héritier, qui a notamment publié Masculin, Féminin. La pensée de la différence (1996), préfère souvent employer d’autres concepts que « genre »: quand elle ne parle pas de masculin et de féminin, elle emploie l’expression qu’elle a conceptualisée de « valence différentielle des sexes ».

Des éléments intéressants…

L’ensemble du dossier fait explicitement écho au débat sur le mariage pour tou·te·s, qui « avive une nouvelle fois les polémiques sur les théories du genre, non sans caricatures ». Le but (on ne peut plus louable) est donc de présenter ces études de genre toujours si méconnues en France afin d’apporter des éléments de compréhension de ce débat. Patrice Bollon a tout à fait raison de souligner que la « lignée intellectuelle » des études de genre « n’est […] pas si unifiée » et que le concept de genre a une généalogie complexe (cf. « Généalogie du genre »). « La guerre des genres » s’attache notamment à montrer la complexité de la question de l’origine naturelle ou sociale de la division des genres et pose la question de la domination à laquelle celle-ci aboutit. Dans « La biologie et le sexe des anges », Thomas Tanase expose de manière intéressante la façon dont la biologie a pu et est toujours instrumentalisée pour justifier une domination sociale.

… noyés dans un amas d’idées reçues et d’erreurs

Il est cependant très inquiétant de constater qu’un magazine comme Le Magazine Littéraire puisse se satisfaire d’une présentation traduisant une connaissance extrêmement superficielle et une mécompréhension des études de genre. En outre, on y retrouve régulièrement des éléments du discours anti-genre. J’en donnerai seulement quelques exemples.

Le genre susciterait forcément peur et inquiétude

A vrai dire, je pense qu’il suscite surtout l’indifférence. Mais la polémique née en 2011 a réussi à diaboliser les études de genre auprès d’une partie de la population française et à y accoler les termes de « bouleversement », d’« inquiétude », de « peur ». Cette vision anxiogène, qui a poussé des député·e·s UMP à demander une enquête parlementaire sur le sujet, se retrouve ici.

L’article « La guerre des genres » commence par l’expression (distanciée, certes) de la vision catastrophiste véhiculée par les opposant·e·s au mariage pour tou·te·s: on serait en présence d’une « situation […] dramatique », à l’aube d’une « vaste catastrophe morale, sociale et humaine annoncée, d’une effroyable mutation anthropologique » qui « dissoudrai[t] les racines » de la Civilisation (etc., etc.). L’article n’est pas sans reprendre ce champ lexical abondamment utilisé par les anti-genre: on nous explique que « la France a longtemps résisté » à cette théorie « venue des Etats-Unis » et qui « s’est néanmoins implantée peu à peu dans nos mentalités » (ah?). La conclusion débute ainsi:

    Alors, la théorie du genre? Une ouverture fantastique pour nos sociétés, car l’occasion de forger un nouvel ordre sexuel, moral et civilisationnel peut-être encore jamais vu? Ou bien une utopie funeste, suicidaire, qu’il nous faudrait combattre de la façon la plus ferme?

Cette alternative, bien que taxée de «paranoïaque » et malgré l’appel final à la dépasser pour s’interroger sur « ses effets heuristiques » (oui, c’est Le Magazine Littéraire, ça jargonne), est en fait légitimée et renforcée par le dossier.

« La théorie du genre », encore et toujours

Patrice Bollon écrit que les études de genre ne sont pas unifiées; pourtant, il ne semble avoir aucun problème à reprendre l’expression « théorie du genre », forgée par des polémistes catholiques et sans validité conceptuelle, qui occulte la pluralité de ce champ disciplinaire. On la retrouve pas moins de 12 fois dans l’ensemble du dossier (15 si l’on compte les occurrences de « cette théorie »). Avec des variantes: « doctrine » (4 fois), « idéologie » (3 fois). Shmuel Trigano, quant à lui, a inventé l’expression « doctrine des genres », qu’il est le seul à utiliser.

L’antienne du genre comme libre choix

La « théorie du genre » est définie comme suit:

    On la présente ordinairement fondée sur une dissociation radicale entre le sexe et le genre: le sexe serait « objectif », puisque physique, biologique; le genre, masculin ou féminin, serait, lui « subjectif », parce que relevant, au niveau de l’individu, d’un choix et, à celui de la collectivité, d’une ‘construction sociale’, relative historiquement et culturellement.

Je n’ai jamais lu nulle part que le sexe était « objectif » et le genre « subjectif », mais peut-être cette vision a-t-elle été exprimée ailleurs. Elle pose plusieurs problèmes. D’abord, elle reconduit une opposition nature / culture, le sexe étant du côté de la première et le genre de la seconde. Ce partage nature / culture est loin de faire consensus parmi les chercheurs·euses étudiant les rapports de genre.

De plus, l’opposition entre « objectif » et « subjectif » sert à entériner l’idée du genre comme choix individuel. On retrouve cette idée plus loin, attribuée – ô surprise! – à Judith Butler:

    on serait en présence d’un pouvoir au fond vide ne se perpétuant que par les habitudes qu’il impose. […] on ne serait femme/homme ou homo/hétéro que par les gestes et les attitudes qu’on en donne; et on pourrait de ce fait changer à se guise d’identité sexuelle et de genre. […] Cette perspective vertigineuse, que chacun puisse définir son sexe/genre comme il l’entend, est séduisante sur le plan des libertés individuelles, mais est-elle tenable socialement?

Cette idée serait due aux « versions les plus extrêmes » de « la théorie du genre », dont Judith Butler est promue « incontestable chef de file » (il faudrait la prévenir, ça a l’air dangereux). Je ne sais pas pourquoi elle est devenue la bête noire des polémistes anti-genre ni pourquoi elle en est venue à incarner les études de genre (ou, à l’occasion, « ses versions les plus extrêmes »); en revanche, je sais que cette présentation de ces idées est à la fois fausse et largement répandue. Je vous renvoie à ce propos à l’article de Cyril Barde publié sur ce blog: « Judith Butler, meilleure alliée du néo-libéralisme? ».

Quand l’« enquête » vire au pamphlet anti-genre

Image cliquable (avec mes "!" et "?!" en prime)

Image cliquable (avec mes « ! » et « ?! » en prime)

Mon principal problème est avec le texte intitulé « Une inquiétante utopie du neutre », que l’on doit à Shmuel Trigano, sociologue qui n’avait jusque-là publié que sur le judaïsme. Devant la virulence du pamphlet et l’inanité de ses arguments, j’ai fait une rapide recherche sur le monsieur. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi Le Magazine Littéraire publiait ce… truc écrit par quelqu’un dont les études de genre sont loin d’être le champ d’expertise. Naïve que je suis – la réponse était à la page suivante, dans la bibliographie. Elle présente, parmi trois livres venant de paraître, deux ouvrages anti-genre, dont celui de Trigano, La Nouvelle Idéologie dominante: le Postmodernisme, présenté ainsi:

    Par un sociologue, professeur à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, une dénonciation polémique mais informée de la théorie du genre en tant que pièce d’une idéologie plus vaste, le postmodernisme.

Professeur de sociologie, « dénonciation polémique mais informée », nous voilà rassuré·e·s. Pour ce monsieur informé, donc, « la théorie du genre est la figure de proue d’une idéologie d’envergure, qu’on peut définir comme le « postmodernisme » […]. » Pour prouver que cette « idéologie » est « dominante », Trigano évoque

    la controverse autour du livre de sciences naturelles [il y en avait plusieurs, nda] pour les lycées qui intégrait cette théorie: présente dans les universités – quoique encore très faiblement en France -, ses idées sont promues comme des vérités autant scientifiques que progressistes.

Heureusement que M. Trigano, professeur à Paris X, est bien informé, sinon on aurait peut-être eu du mal à comprendre comment une idéologie peut être à la fois « dominante » et « très faiblement » présente en France.

J’ai essayé de résumer méthodiquement le contenu de ce pamphlet. Honnêtement, je ne vois pas comment le faire, tant il accumule aberrations et fantasmes: il faudrait s’arrêter sur chaque phrase, ce serait bien laborieux et je risquerais de sauter par la fenêtre avant de finir ce (déjà long) article. Disons simplement que la « théorie du genre » serait un nouveau marxisme, « une utopie aussi inquiétante que celles qui l’ont précédée » dont l’ambition serait de « créer un Homme Nouveau/une Femme Nouvelle, au nom d’une nouvelle métaphysique aspirant à imposer ses dogmes à l’ensemble de la société au nom d’une vérité supérieure prétendument ‘scientifique' ». Rien que cela.

Shmuel Trigano n’est pas seulement un sociologue fort surprenant, il milite aussi activement contre le mariage pour tou·te·s. On retrouve sa prose (copiée-collée) sur plusieurs blogs s’opposant à l’égalité des droits (des exemples et ).

Conclusion: des questions en suspens et d’autres « inquiétudes »

Pourquoi Le Magazine Littéraire ne fait-il appel à aucun·e spécialiste des études de genre et offre-t-il à la place une tribune à un pamphlétaire anti-genre et anti-mariage pour tou·te·s? Est-ce là leur vision du débat? Si le reste du dossier permettait de contrebalancer l’effet produit par ce pamphlet, à la limite, pourquoi pas; mais l’ensemble n’est guère à même de donner une vision juste et équilibrée de la question. Il est très inquiétant de constater que des magazines comme celui-ci ou Sciences Humaines ne prennent pas la peine de faire appel à des personnes connaissant vraiment le sujet et présentent une telle vision des études de genre au grand public. Comment s’étonner ensuite que l’on retrouve, encore et encore, les propos caricaturaux que Le Magazine Littéraire pointe justement du doigt?

Et où sont les spécialistes, justement? Alors que les tribunes anti-genre, anti-mariage pour tou·te·s se multiplient dans la presse, on les entend bien peu. Il leur semble difficile d’avoir accès aux grands médias, contrairement au camp opposé.

AC Husson

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